Salarié
issu d’une formation exclusivement littéraire et philosophique, j’arrive
aujourd’hui – après vingt ans d’activités professionnelles diverses et variées
– à ce constat sans appel, à savoir que je ne t’aime pas Excel, que je ne
t’aimerai jamais et qu’entre nous, les rares fois où nous aurons encore à
travailler ensemble, ce ne sera jamais avec amour.
Non,
je ne t’aime pas Excel et d’abord à cause de ta complexité, de ton caractère
hermétique qui te rend si peu enclin à accompagner les tâches que, jusqu’alors,
j’aurais voulu accomplir avec toi.
Après
tant d’années passées à te côtoyer, à essayer de te comprendre, à être toujours
à ton écoute, je ne sais aujourd’hui qu’écrire du texte ou saisir des chiffres
dans tes cellules, formater tes lignes et tes colonnes et réaliser des calculs
élémentaires par ton intermédiaire.
Oui,
c’est à peu près tout ce que je peux faire grâce à toi et avec toi ; pour
le reste, je ne comprends toujours rien à ton mode de fonctionnement malgré mes
efforts les plus louables. Réalisation de tableaux croisés dynamiques, création
de fonctions, activation de macros, tout ceci est un vrai charabia pour moi à
mon niveau de simple humain s’efforçant de conduire des projets personnels ou
professionnels non pas avec des formules de calcul mais bien plutôt avec des
concepts, des idées, des réflexions, des mots, des problématiques et de
l’expérience.
Si
nous ne nous sommes jamais réellement entendus toi et moi, mon cher Excel,
c’est parce qu’à mon sens, tu es le mode d’expression chéri des imbéciles,
l’outil de travail favori de celles et ceux qui croient toujours pouvoir remplacer
la patience de l’imagination et de la pensée par la saisie rapide et
irraisonnée de données dans un tableau.
Avec
toi, Excel, tout ce qui est à l’origine manifestation de la contingence, de
l’Etre et du vivant, se retrouve systématiquement privé de son essence par ton
intervention.
Avec
toi, Excel, les ressources, les biens, les individus, sont toujours réduits en
données brutes, en graphiques, en statistiques lisses et impeccables.
Avec
toi, Excel, l’Etre n’est plus, l’Etre devient une valeur comme une autre,
autant dire du Non-Etre.
Tout
cela est bien sûr ignoble de mon point de vue mais, sois rassuré mon cher
Excel, ton identité réduisant toute chose à néant arrange la majorité des tout-puissants.
Car,
mon cher Excel, aujourd’hui plus que jamais, tu es le bouclier, l’immunité et
l’alibi absolu de tous les managers, responsables administratifs ou
d’entreprises, incapables de faire preuve de raison ou d’écrire une phrase
correctement.
Ainsi,
combien j’ai pu en rencontrer dans ma carrière, mon cher Excel, des petits
merdaillons aux dents blanches et aux costumes impeccables, évoluer et obtenir
des primes en retour d’un investissement professionnel quasi-nul et ce, juste
par ton intermédiaire mon cher Excel, simplement parce que les merdaillons en
question savaient créer et présenter en réunion, je cite : « des
tableaux Excel qui vont bien ».
Là
aussi, mon cher Excel, tu bernes bien ton monde ! Car, cela signifie quoi,
au fond, « des tableaux Excel qui vont bien » ? Je vais te le
dire, mon cher Excel, cela désigne des tableaux esthétiquement et
mathématiquement élégants mais empiriquement vides de tout contenu, de toute
réalité, de toute justesse et de tout sens. S’il y a une quelconque vérité dans
un « tableau Excel qui va bien », il s’agit simplement de celle qu’un
écervelé a bien voulu lui attribuer.
Au
fond, mon cher Excel, si je te fuis aujourd’hui comme la peste c’est parce qu’à
l’image de la grande mouvance professionnelle actuelle, tu ne cesses d’offrir
honneurs et admiration à la beauté factice du vide et de l’incompétence crasse.
Ton autre facette, mon cher Excel, est tout autant répugnante que celle que je
viens de décrire ; car tu sais toujours être aussi, mon cher Excel, l’outil
de l’avertissement cynique suspendu au-dessus de la tête des salariés qui, eux,
s’épuisent à la tâche, à qui l’on ne donne jamais rien mais à qui l’on
reprochera par ton intermédiaire : ici, une productivité toujours
insuffisante ; là, des objectifs non-atteints ; ici encore, des
résultats qui pourraient être mieux.
Je
ne pourrais donc jamais te trouver d’excuses, mon cher Excel, pour toutes tes
actions de déshumanisation et de sape que tu mènes jour après jour et ce, dans
tous les secteurs d’activité.
Mon
engagement à partir de maintenant et pour toujours, est de ne plus avoir
affaire à toi ou alors le moins souvent possible.
Bref, entre nous, le divorce est consommé.
Ma
vie est avec Word, infiniment plus juste et plus ouvert que toi. Une page
blanche, c’est toujours le début d’une liberté (celle dont j’use actuellement d’ailleurs)
pour inventer, tester, imaginer, s’autoriser à se tromper.
Une
page sait rester blanche et le rester tout le temps nécessaire ; le vide
dans Word n’est pas un vide d’intelligence, bien au contraire, c’est toujours l’expression
d’une pensée entrain de se faire. Ne l’oublie jamais mon cher Excel ! Ne l’oublie
jamais !


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