lundi 25 janvier 2016

Lettre ouverte à Excel


Mon cher Excel,

Salarié issu d’une formation exclusivement littéraire et philosophique, j’arrive aujourd’hui – après vingt ans d’activités professionnelles diverses et variées – à ce constat sans appel, à savoir que je ne t’aime pas Excel, que je ne t’aimerai jamais et qu’entre nous, les rares fois où nous aurons encore à travailler ensemble, ce ne sera jamais avec amour.

Non, je ne t’aime pas Excel et d’abord à cause de ta complexité, de ton caractère hermétique qui te rend si peu enclin à accompagner les tâches que, jusqu’alors, j’aurais voulu accomplir avec toi.
Après tant d’années passées à te côtoyer, à essayer de te comprendre, à être toujours à ton écoute, je ne sais aujourd’hui qu’écrire du texte ou saisir des chiffres dans tes cellules, formater tes lignes et tes colonnes et réaliser des calculs élémentaires par ton intermédiaire.  
Oui, c’est à peu près tout ce que je peux faire grâce à toi et avec toi ; pour le reste, je ne comprends toujours rien à ton mode de fonctionnement malgré mes efforts les plus louables. Réalisation de tableaux croisés dynamiques, création de fonctions, activation de macros, tout ceci est un vrai charabia pour moi à mon niveau de simple humain s’efforçant de conduire des projets personnels ou professionnels non pas avec des formules de calcul mais bien plutôt avec des concepts, des idées, des réflexions, des mots, des problématiques et de l’expérience.

Si nous ne nous sommes jamais réellement entendus toi et moi, mon cher Excel, c’est parce qu’à mon sens, tu es le mode d’expression chéri des imbéciles, l’outil de travail favori de celles et ceux qui croient toujours pouvoir remplacer la patience de l’imagination et de la pensée par la saisie rapide et irraisonnée de données dans un tableau.
Avec toi, Excel, tout ce qui est à l’origine manifestation de la contingence, de l’Etre et du vivant, se retrouve systématiquement privé de son essence par ton intervention.
Avec toi, Excel, les ressources, les biens, les individus, sont toujours réduits en données brutes, en graphiques, en statistiques lisses et impeccables.
Avec toi, Excel, l’Etre n’est plus, l’Etre devient une valeur comme une autre, autant dire du Non-Etre.
Tout cela est bien sûr ignoble de mon point de vue mais, sois rassuré mon cher Excel, ton identité réduisant toute chose à néant arrange la majorité des tout-puissants.

Car, mon cher Excel, aujourd’hui plus que jamais, tu es le bouclier, l’immunité et l’alibi absolu de tous les managers, responsables administratifs ou d’entreprises, incapables de faire preuve de raison ou d’écrire une phrase correctement.
Ainsi, combien j’ai pu en rencontrer dans ma carrière, mon cher Excel, des petits merdaillons aux dents blanches et aux costumes impeccables, évoluer et obtenir des primes en retour d’un investissement professionnel quasi-nul et ce, juste par ton intermédiaire mon cher Excel, simplement parce que les merdaillons en question savaient créer et présenter en réunion, je cite : « des tableaux Excel qui vont bien ».
Là aussi, mon cher Excel, tu bernes bien ton monde ! Car, cela signifie quoi, au fond, « des tableaux Excel qui vont bien » ? Je vais te le dire, mon cher Excel, cela désigne des tableaux esthétiquement et mathématiquement élégants mais empiriquement vides de tout contenu, de toute réalité, de toute justesse et de tout sens. S’il y a une quelconque vérité dans un « tableau Excel qui va bien », il s’agit simplement de celle qu’un écervelé a bien voulu lui attribuer.

Au fond, mon cher Excel, si je te fuis aujourd’hui comme la peste c’est parce qu’à l’image de la grande mouvance professionnelle actuelle, tu ne cesses d’offrir honneurs et admiration à la beauté factice du vide et de l’incompétence crasse. Ton autre facette, mon cher Excel, est tout autant répugnante que celle que je viens de décrire ; car tu sais toujours être aussi, mon cher Excel, l’outil de l’avertissement cynique suspendu au-dessus de la tête des salariés qui, eux, s’épuisent à la tâche, à qui l’on ne donne jamais rien mais à qui l’on reprochera par ton intermédiaire : ici, une productivité toujours insuffisante ; là, des objectifs non-atteints ; ici encore, des résultats qui pourraient être mieux.

Je ne pourrais donc jamais te trouver d’excuses, mon cher Excel, pour toutes tes actions de déshumanisation et de sape que tu mènes jour après jour et ce, dans tous les secteurs d’activité.
Mon engagement à partir de maintenant et pour toujours, est de ne plus avoir affaire à toi ou alors le moins  souvent possible. Bref, entre nous, le divorce est consommé.
Ma vie est avec Word, infiniment plus juste et plus ouvert que toi. Une page blanche, c’est toujours le début d’une liberté (celle dont j’use actuellement d’ailleurs) pour inventer, tester, imaginer, s’autoriser à se tromper.
Une page sait rester blanche et le rester tout le temps nécessaire ; le vide dans Word n’est pas un vide d’intelligence, bien au contraire, c’est toujours l’expression d’une pensée entrain de se faire. Ne l’oublie jamais mon cher Excel ! Ne l’oublie jamais !