Le
cinéma s’est, dès l’origine, constitué comme un art populaire et, par
populaire, nous pouvons entendre un art capable de mobiliser, de rassembler des
artistes, des techniciens, des auteurs et des publics porteurs de différentes
sensibilités, mettant leurs talents multiples au service d’une seule et unique
cause commune, celle de raconter une histoire, de faire en sorte qu’un film
puisse exister. Sur ce dernier point, les publics se déplaçant dans les salles
obscures chaque semaine ou échangeant sur des fictions vues en avant-première
dans le cadre de festivals divers, sont donc en première ligne pour servir la
cause d’un film ; leur pouvoir et leur responsabilité sont importants,
leur enthousiasme crucial pour qu’une histoire sur pellicule soit reconnue et
estimée.
A
l’échelle internationale, le cinéma conserve brillamment son essence même, à
savoir développer des intrigues et les mettre en images. Chaque année, le
cinéma Asiatique, Hispanique ou Anglo-Saxon entre autres, fournit son lot
hebdomadaire de films construits, cohérents, soucieux de porter à l’écran une
représentation ayant du sens et ce, quelque soit le genre concerné : comédies,
drames, films de genre, dessins-animés. L’histoire du cinéma mondiale est
belle, admirable et méritante malgré la crise, permettant l’émergence régulière
de nouveaux talents : compositeurs, monteurs, scénaristes, réalisateurs,
d’un ensemble de personnalités qui savent vous parler de leur savoir-faire, qui
aiment leur métier, qui aiment échanger avec leurs publics, des artisans du 7ème
art avec un parcours de vie, une formation, des expériences leur permettant
légitimement d’occuper la place qui est la leur.
Penchons-nous
maintenant sur le présent du cinéma Français. Quel type de films Français
prédomine actuellement en salles ? Comment
les films Français sont-ils élaborés ? Pourquoi existent-ils ?
Majoritairement,
chaque mercredi, sortent des films appartenant au genre de la comédie. Depuis
deux décennies, tenter de proposer un projet scénaristique à un producteur ne relevant
pas de la comédie, est d’avance peine perdue puisque, en temps de crise, le
public n’a pas envie de se prendre la tête, de voir des choses tristes ou
blessantes ; ça, le producteur le sait mieux que quiconque. En sortant du
travail, le public veut rigoler. Point barre. Les producteurs n’auront de cesse
de vous le répéter, si vous voulez raconter autre chose qu’une comédie, faites
un roman ou une BD. C’est ainsi que Bryan Singer et Christopher Mc Quarrie ont
cherché en vain un soutien financier en France pour la réalisation de
« Usual Suspects ». Eloquent, non ?
Soulignons-le
une dernière fois, pour la majorité des producteurs français dans la place, le
public attend des choses simples, des schémas narratifs élémentaires et
facilement assimilables par le peu de temps de cerveau disponible de chacun,
des intrigues qui ne questionnent pas ou pas trop.
Ainsi
de septembre 2014 à mercredi dernier, 13 comédies françaises sortent en
salles ; sorties précédées à chaque fois d’une promotion massive sur tous
les plateaux télé. « Bon rétablissement », « Elle
l’adore », « Brèves de comptoir », « Tu veux ou tu veux
pas ? », « Samba », « Repas de famille »,
« Le père noël », « La famille Bélier », « Benoit
Brisfer », « Une heure de tranquillité »,
« Chic ! », « Toute première fois » et enfin,
mercredi dernier, le dernier chef d’œuvre en date « Papa ou maman ». Sur
cette même période, un seul film de genre très réussi « La French »
et 3 ou 4 comédies dramatiques mal diffusées, ignorées du public mais qui
trouveront sûrement leurs places aux Césars l’année prochaine.
Le
cinéma Français c’est en moyenne 65% de comédies sur les écrans, élaborées à
partir de thèmes très consensuels : la famille, l’adultère, la mode, les
inégalités sociales, le racisme ou le handicap. Parfois c’est très réussi comme
dans le cas d’ « Intouchables » mais le plus souvent, ça ne
l’est pas. Pourquoi ?
Parce
que le projet filmique à réaliser n’existe que pour faire le buzz autour de la
personnalité du moment ou pour être rentabilisé lors de son passage télé. Ainsi,
ont déjà sombré dans l’oubli total les deux principaux long-métrages dans
lesquels s’est illustré Julien Doré : « Ensemble nous allons vivre
une grande histoire d’amour » (2009) et « Pop Rédemption »
(2012). S’est pris une claque monumentale au box office le « Pas très
normales activités » (2013) mettant en scène Norman, un jeune homme
réalisant des vidéos humoristiques pour celles et ceux qui ne connaitraient
pas. Parachuter « acteur » ou « actrice » un gars ou une
fille issu(e) de La Nouvelle Star, du web ou du plateau météo de Canal Plus, ne
fera jamais un film. Le moteur premier d’un film c’est son histoire. Les
producteurs semblent l’avoir définitivement oublié.
Si
la production Française actuelle est si désastreuse c’est aussi parce que les
comédies proposées au public ne comportent aucun scénario travaillé ou
structuré. Les intrigues portées à l’écran sont dénuées d’intérêts, d’enjeux
réels. Ces comédies ne s’embarrassent pas d’un scénariste pour exister. Dans le
processus de création de ces comédies se voulant populaires, le poste de scénariste
est généralement tenu par une personne ignorant tout des méthodologies
d’écriture de fiction de longs-métrages. L’auteur du film, en charge de
l’écriture, est le plus souvent issu du monde du Stand-up ou de la télévision.
Trois exemples parmi tant d’autres : « Hallal police d’Etat »
d’Eric et Ramzy (2011), « L’âme sœur » de Jean-Marie Bigard (1998),
« Vive la France ! » de Michaël Youn (2012), d’ailleurs pâle
copie de l’excellent « Borrat » du très talentueux Sacha Baron Cohen.
La
difficulté majeure que rencontre aujourd’hui le cinéma Français, c’est que
beaucoup trop de « people » se rêvent auteurs, écrivains ou acteurs.
Le second souci, c’est que beaucoup trop de producteurs sont toujours prêts à
les suivre pour un résultat, en général, catastrophique et « même pas
drôle ». En même temps, ce n’est jamais bien grave dans la mesure où, quelle
que soit la durée de vie en salle du film en question, TF1 a acheté les droits.
Les
films Français sont aussi impossibles à regarder parce que, sans scénariste aux
commandes, il ne reste plus qu’à produire des choses anecdotiques et/ou
adapter des « œuvres » régressives ne nécessitant aucun travail de
relecture ou de réécriture : « Boule et Bill » (2013), « Les
Daltons » (2010).
Le
cinéma Français est à l’agonie parce que sans scénariste compétent, il est très
facile de passer à côté ou de saloper une belle idée initiale : « La
famille Bélier » (2013). Ce dernier regroupe toutes les absurdités
évoquées ci-dessus : un rôle principal tenu par une gamine issue de The
Voice n'ayant eu aucune formation préalable au jeu d’acteur, un collage continu de
scénettes mal jouées, mal filmées, mal montées pompant allégrement sur
« Les Choristes » et « Intouchables ». Un ensemble creux,
nauséabond et vulgaire, basé sur une vision sociale totalement erronée et
stéréotypée du monde rural. De là, l’étroitesse de la représentation et la
bêtise sidérante de l’ensemble, sont bien les seules choses perceptibles à
l’image. Et pourtant, il y avait matière à faire un joli film drôle et touchant
sur la surdité. Ah ! Si Mike Leigh avait pu s’en charger de la Famille
Bélier, ça aurait été autre chose ! Mais bon, ça ne sera pas pour cette
fois.
L’histoire
contemporaine du cinéma Français n’est pas belle. Elle devrait même nous faire
honte mais les publics se déplacent en nombre pour aller voir les
« films » que nous venons d’évoquer alors bon, comme me le répétait
encore l’an passé un grand scénariste Français pour qui j’ai la plus grande
admiration, certainement que l’histoire du cinéma Français n’est plus si
importante que cela finalement.
Voir
et revoir « Le cercle rouge », « L’armée des ombres », « Tchao
Pantin », « Jean de Florette », « Le nom de la rose »,
« Peur sur la ville », « Le salaire de la peur ». Oui, le
cinéma Français, ce fut autre chose, parce que les faiseurs de films de l’époque
aimaient bien plus les mots et le rythme du récit que le champagne et le
plateau du Grand Journal. Ah ! Au fait, il sort quand le prochain album de
Mélanie Laurent ?
