samedi 21 décembre 2013

La chambre

Je me souviens, on ne peut plus clairement, de mon arrivée un vendredi soir de juin car je crois bien n’avoir jamais eu, avant ce soir là, autant de gens à ma disposition.
Tous assistèrent à mon entrée en silence, curieux de me voir en chair et en os : des saisonniers jusqu’aux brigades à temps complet des cuisines, alignés en deux bataillons symétriques de part et d’autre du hall, à l’initiative du directeur. Je n’étais pourtant rien d’autre qu’une star éphémère, seulement propulsée à la Une des rubriques à sensation de « ceux qui font l’actualité » pour de piètres raisons.
Admettons que ma notoriété ait dépassé les frontières de l’Hexagone, j’aurais peut-être alors mieux appréhendé un tel accueil. Mais là, franchement, un déploiement de cette ampleur, rien qu’en mon honneur, me paraissait démesuré – pour ne pas dire grotesque – ce que la suite des évènements ne fit d’ailleurs que confirmer. 
Le maître des lieux s’approcha pour me donner une vive poignée de main, puis me parla d’une voix pleine d’assurance comme pour me signifier que de nous deux, lui en tout cas, prenait son rôle très au sérieux.
- Monsieur Batisti, au nom de toute mon équipe, permettez-moi de vous souhaiter un excellent séjour au sein de mon établissement.
Je faillis le corriger sur le champ et lui faire le plus grand affront de toute sa carrière en lui rappelant qu’un dirigeant, quel qu’il soit, a pour devoir élémentaire de s’exprimer toujours au nom du groupe qu’il représente, ne serait-ce que par un minimum de respect envers ses subalternes.
Mon équipe ? Mon établissement ? Et puis quoi, encore ?
« Au nom de toute mon équipe, permettez-moi de vous souhaiter un agréable séjour au sein de notre établissement », voilà ce qu’il aurait dû dire, mais je m’abstins de tout commentaire.
D’abord parce que je souhaitais mettre fin au plus vite à ce cérémonial inepte ; ensuite parce que, en guise de représailles, ce petit directeur de pacotilles usant des petits pouvoirs que lui conféraient ses petites fonctions pouvait encore m’attribuer une chambre des plus spartiates.
- Merci, lui répondis-je donc sobrement, tandis qu’à ma droite, un jeune garçon en costume bleu d’une vingtaine d’années, délestait mon chauffeur de mes deux valises Vuitton.
Je voulus protester, aussitôt interrompu dans mon élan par le sourire forcé de mon interlocuteur, dont les traits crispés m’évoquait soudain la mimique carnassière d’un représentant de commerce, au moment où celui-ci parvient après bien des détours sournois à vous faire acheter un lot de casseroles inoxydables ou du cirage révolutionnaire, dont vous n’aviez nul besoin jusqu’à présent. 
- Tsst…tsst…tsst ! Non, non et non monsieur Batisti, insista-t-il, vous n’avez là que peu de bagages et le gamin va s’en charger. Il va d’ailleurs vous accompagner de ce pas jusqu’à la 1408. Vous verrez, elle est des plus spacieuses, des plus ensoleillées ! Bref, en un mot comme en cent, des plus agréables !
« Il y a intérêt mon bonhomme ! Pour ce qu’il m’en coûte, je ne vais tout de même pas loger dans un trou à rats ».
Cette pensée-là, je la gardais aussi en réserve, m’interrogeant sur l’effet qu’elle aurait pu déclencher sur mon public, suspendu au moindre de mes gestes.
         Sans plus m’attarder, je pris congé de mon chauffeur, salua une dernière fois mon comité d’accueil, puis suivis mon guide dans les étages de l’aile ouest du bâtiment.
Le gamin s’appelait Franck et je compris très vite que, derrière l’image de serviteur effacé qu’il pouvait renvoyer de lui-même, se dissimulait un tout autre personnage. D’emblée, il profita de notre rencontre pour me raconter sa vie en accéléré : de son enfance plutôt tranquille à Cergy-Pontoise, jusqu’à l’échec cuisant de son CAP hôtelier qui, par un curieux détour du destin, l’avait tout de même conduit à décrocher le poste qu’il occupait désormais.
Quelque part, dans un passé lointain, très lointain, j’avais pu lui ressembler. Moi aussi, il m’avait fallu être arrogant, déroulant à l’époque le propre fil de ma courte existence dans l’espoir de séduire les foules et plus particulièrement les anges providentiels de la finance.
J’aurais pu faire semblant de l’écouter mais, en réalité, je prêtais une oreille attentive à ses propos, retrouvant dans son enthousiasme, l’élan de ma jeunesse perdue, cette folle énergie qui m’avait permis de soulever des montagnes, de réussir mes premières acquisitions dans l’industrie automobile, jusqu’à la création de mon empire, la fameuse galaxie Batisti sur laquelle nous régnions, sans partage, en véritables dieux vivants.
Sur ce point, quand je dis nous, je veux parler de mes associés de l’époque, sans le soutien desquels je n’en serais jamais arrivé là.
Je réitère la leçon car il n’y a pas, à mon sens, d’usage plus important dans les hautes sphères de l’entreprise, que de dire nous lorsqu’il s’agit d’en référer à son équipe.

         Franck arrêta de me conter ses malheurs au moment où nous atteignions le seuil de la 1408. Le gamin était tout autant essoufflé par le poids de mes bagages que par son long monologue sans entracte.
- Un jour, je vous raconterais mon projet de pizzeria. C’est pour bientôt, mais je ne me sens pas prêt. Diriger un resto, ça s’apprend ! D’ailleurs, vous qui êtes une pointure dans les affaires monsieur Batisti, vous pourriez peut-être me refiler quelques tuyaux à l’occasion, hein ? Vous pourriez ?
Nous y étions ; voilà où il voulait en venir depuis le début. Je ne pus m’empêcher de ricaner, mais lui fis le serment que, oui, je l’aiderais si le temps me le permettait. Je savais même déjà que je commencerais par lui donner ce précieux conseil : « toujours se méfier de ses amis ». 
- Vous êtes un chouette type monsieur Batisti, s’exclama-t-il dans son uniforme d’une taille trop grande pour lui. Je traîne souvent dans les parages, alors pensez à moi si vous avez besoin de quoi que ce soit, d’accord ? 
Je crus être tout a fait débarrassé de lui, tandis qu’il s’apprêtait à refermer la porte derrière lui. Mais il se ravisa, tirant de sa veste un vieux numéro de L’économiste dont j’avais fait la couverture, à mon apogée.
- Si vous pouviez me faire une signature pour ma mère, elle vous adore !
A ce stade, ma tranquillité n’avait plus de prix, pas même celui d’un autographe concédé à ce jeune roquet mal élevé, cherchant par tous les moyens à atteindre, sans efforts, et la fortune et la gloire. Je décidais cependant de lui proposer un échange de dupe, histoire de m’amuser un peu et de le remettre à sa place.
- D’accord je vais signer, mais cela te fera cinq Euros.
Le gamin hésita, passant successivement du journal serré contre lui, au billet qu’il venait déjà de sortir de sa poche.
Je lus dans son regard une amère déception. En lui révélant ma nature de fin manipulateur, j’entachais définitivement le portrait idéalisé qu’il avait pu se forger de moi jusqu’alors, en m’entendant à la radio ou en m’apercevant dans la petite lucarne cathodique de son salon.
Il accepta ma proposition, non sans un haussement d’épaules. Je m’acquittais donc de quelques gribouillis sur la couverture en papier glacé de son magazine.
Le gamin me remercia, puis s’éclipsa.
Je gardais son argent.
Enfin seul.
        
         Avant même d’avoir l’âge de voyager sans tuteur et de pouvoir m’adonner à tous les plaisirs que la richesse peut offrir à un homme, j’ai toujours adoré les hôtels. Que vous échouiez dans un deux étoiles ou dans un palace de marbres et d’or, vous ne manquerez jamais de percevoir, en franchissant le seuil de votre chambre, cette étrange sensation de cloisonnement raffiné, savamment préparé à l’avance pour votre plus grande tranquillité. Et votre plus grande solitude aussi, comme s’en plaindront toujours certains. Je ne connais même aucun endroit sur terre de plus impersonnel qu’une chambre d’hôtel et la 1408, bien que dépourvue de cloisons insonorisées, ne dérogeait pas à cette loi universelle.
Comme je m’y étais préparé, je ne trouvais aucun signe de vie du résident qui m’avait précédé. Tout ce qu’il avait pu oublier après son passage avait été soigneusement emporté comme autant d’indices collectés sur une scène de crime. Quant à ce que je pourrais bien laisser de moi-même ici, nul doute que rien n’en resterait dans les minutes qui suivraient mon départ. La chambre retrouverait alors son apparence ordonnée des premiers jours, à peine trahie dans sa coquetterie par l’usure naturelle de son mobilier et les nuances passées de ses revêtements.            
Malgré tout - et je le confesse comme un péché mortel - l’hôtel relève d’un luxe vicieux parce que vous pouvez, précisément, vous y montrer tour à tour excessif, capricieux, faire tout ce que vous n’envisageriez même pas de faire sous votre propre toit. Quelque soit votre chambre rien n’y est vraiment interdit dans la mesure où il s’y trouvera toujours, pendant votre absence, des fées bienfaitrices pour effacer jusqu’à la plus infime trace de ce qui fait de vous, au quotidien, une personne dans toute sa singularité.
Combien de célébrités, justement, ont-elles saccagé leurs suites par goût de la provocation, sans jamais en être inquiétées ?
Et combien d’anonymes encore, me direz-vous, ont-ils décidé de mettre fin à leurs jours en se pendant au système de ventilation d’un motel crasseux, conscients que tout serait ensuite mis en œuvre pour couvrir l’écho désespéré de leur acte ?
En ce sens, le directeur ne m’avait pas menti. La chambre que j’occupais était des plus agréables. La poubelle sous le lavabo avait été vidée, le cendrier nettoyé, l’aspirateur passé dans les moindres recoins, les draps et les serviettes changés. Deux gobelets retournés sur la table de nuit et scellés dans leurs emballages de cellophane, renforçaient enfin le caractère aseptisé, pour ne pas dire clinique, du décor.
L’espace qui m’était alloué n’avait rien d’oppressant. J’allais m’y habituer, l’apprivoiser en prévision des journées grises qui jalonneraient fatalement mon séjour.
Je n’étais pas fatigué, aussi décidais-je de prendre possession de mon territoire même si, comme je l’ai déjà souligné, cet effort ne tenait que d’une pure illusion habilement façonnée par mes soins. Je ne mis pas longtemps à ranger mon linge, empilant mes chemises dans les casiers prévus à cet effet, ajustant mes pantalons aux cintres d’une penderie imprégnée d’une forte odeur de naphtaline.
La grande classe !
Qui plus est, je jouissais d’une vue panoramique sur une allée de chênes centenaires.
Que pouvais-je trouver à redire ?
La chambre m’acceptait, m’offrant tout le confort dont elle était capable et même si, à bien y regarder, je la trouvais finalement quelconque, il aurait été odieux de la renier.
J’avais connu mieux, mais je survivrais.

         J’avais presque achevé mon inspection préliminaire, guettant l’heure du dîner, lorsqu’un détail me figea. Ici, à quelques centimètres au-dessus de la rambarde de mon lit, je remarquais une inscription irrégulière mais parfaitement lisible, malgré les multiples traînées blanchâtres de dissolvant que l’on avait appliquées dessus pour la faire disparaître. En vain.
Je retins mon souffle, dans l’idée de ne pas subir le naufrage comme je me l’étais juré. Jusqu’à cet instant, j’avais résisté, éludant avec plus ou moins de brio, le caractère bien tangible de ma décadence : réalité dans laquelle la justice avait réussi à m’épingler pour abus de biens sociaux, après des mois d’investigations souterraines à mon encontre.
Au fond, je n’avais tué personne, aussi avais-je plaidé coupable sans me défiler, dans le but d’obtenir la clémence du juge. Mais aux yeux de ce dernier, mes yachts, mon jet privé, mes villas et mes somptueuses soirées Tropéziennes où je recevais chaque été tout le gratin parisien, valaient bien trois ans fermes. Je trouvais cela très cher payé, ma pénitence commençant ici, dans les trente mètres carrés de la cellule 1408 du quartier VIP de la Santé.  
Dans les dernières phases de mon incarcération, j’avais été héroïque, déjouant l’un après l’autre les pièges cruels tendus sur mon chemin. Sans une larme, j’avais soutenu le regard vague de Manon lorsqu’il avait fallu que je lui dise au-revoir à l’heure de la récréation, tout en lui expliquant que « papa partait pour un long voyage mais qu’il reviendrait bientôt ». Je pouvais aussi me féliciter de ma maîtrise lorsque mes proches collaborateurs avaient, l’un après l’autre, témoigné en ma défaveur à l’audience, par peur de me rejoindre ici ou par lâcheté. Enfin, je n’avais pas frémi en franchissant les hauts-remparts de la prison, assis à l’arrière de ma BMW, ni même tremblé en apercevant les miradors, sous le regard sentencieux desquels je venais de me constituer captif.
J’avais accepté toutes ces choses, les digérant dans un état de sublime indifférence, pas plus ému qu’un joueur de Monopoly précipité, par malchance, sur cette case enquiquinante où un bagnard à la mine patibulaire, accroché à ses barreaux, vous fait perdre plusieurs tours de jeu.
A présent je chancelais, n’arrivant pas à cerner dans quelle mesure un graffiti composé de quelques mots tenaces, pouvait ainsi ébranler la distanciation acceptable que j’avais établi, non sans peine, entre moi-même et ces quatre murs, qui seraient mon foyer pour les mille quatre vingt quinze jours à venir.
Quel imbécile, j’étais ! Comment avais-je pu vivre aussi longtemps en croyant naïvement, qu’une chambre d’hôpital, d’hôtel ou même de centre pénitentiaire, était incapable de conserver la moindre empreinte de ses occupants successifs quand j’observais, le cœur battant, la manifestation évidente du contraire.
Lisa sans toi je deviens fou. Vivement ta prochaine visite au parloir.  


samedi 14 décembre 2013

L'art et la manière

          Après cinq ans de vie commune, Antoine regrettait que Marie ne lui témoignât pas un peu plus d’admiration : à trente quatre ans, il n’en était, après tout, qu’au commencement de sa carrière. Il n’avait vendu que quelques toiles et, avant d’en arriver à ce maigre résultat, il s’était longtemps cherché, luttant contre les doutes qui précèdent toujours les engagements profonds de l’âme. Il s’était égaré dans d’innombrables soirées mondaines et alcoolisées qui ne lui avaient, hélas, ouvertes aucune porte mais aujourd’hui, le temps de la dispersion était révolu.


Ses mains, autrefois délicates, n’étaient qu’explosions de chair, cratères de couleurs, crevasses acides de gouaches, d’huiles et de dissolvants. Ces stigmates ne pouvaient être que le signe de sa réussite imminente. Il se sentait marqué par le sceau chaotique de la création et, s’il ne restait qu’un seul obstacle susceptible d’entraver son enthousiasme, c’était bien le défaitisme que Marie manifestait à ce sujet.
Elle lui répétait souvent qu’elle ne resterait pas en compagnie d’un homme qui refusait, obstinément, de chercher un juste équilibre entre sa vie de peintre et ses obligations professionnelles :

- Si tu ne trouves pas du travail, je veux dire un vrai poste, je te quitte ! Je te donne une semaine et après, adieu !

Antoine n’avait que faire de ces menaces car, à chaque fois, il parvenait à repousser l’échéance aux Calendes Grecques.

- Si tu me dis que je dois trouver un vrai poste, tu insinues par là qu’il en existe de faux, lui faisait-il remarquer pour la mettre en colère, sans lever les yeux du tableau sur lequel il oeuvrait.

Elle haussait alors les épaules, résignée, puis s’agitait dans tous les sens, en levant les bras au ciel comme une Madone éplorée :

- Oui, je crois qu’il y a des métiers superficiels si je considère l’idée que tu te fais de notre habitation ! criait-elle, en pointant dans sa direction un doigt accusateur.

Il est vrai qu’Antoine avait fait de l’appartement un gigantesque atelier, laissant peu de place à sa conjointe. Dans l’étroit couloir de l’entrée, privé d’électricité, des chevalets massifs patientaient en file indienne; Marie se risquait parfois, à glisser entre leurs pieds, ses petites chaussures à talons ou ses sacs remplis de vêtements à la mode. La cuisine et les toilettes servaient de remises à des cartons entiers de tubes usagers et de pinceaux hirsutes. Ces accessoires devenus inutiles formaient dans leurs boîtes une masse désagréable constituée de poils dressés, de métal rouillé et de bois pourri. Enfin, la grande pièce commune qui devait être un salon, ressemblait davantage à une galerie d’exposition : ses murs étaient recouverts par les toiles du maître des lieux; quant aux aquarelles, moins honorables, qui n’avaient pas encore trouvé leur place, elles reposaient dans un coin, à même le sol.

         Seule la chambre, protégée par sa rigoureuse intimité, échappait aux disputes qui ne manquaient jamais d’éclater.

Antoine et Marie étaient nus, allongés côte à côte sous la couette, ils se tenaient par la main pour prolonger l’harmonie intense dont ils avaient joui à un moment incertain de la nuit.

Il se tourna vers elle pour lui caresser la nuque. Il adorait plus que tout cette partie de son corps; ici, sa peau laiteuse dessinait le plus étrange des paradoxes : à la fois délicate et ferme, elle ondulait à chaque mouvement de sa tête en captant au passage le voile bleu-clair de l’aube.

- Tu sais, murmura-t-elle, dans la vie il y a l’art et la manière.

Il crut qu’elle rêvait et ne jugea pas nécessaire de lui répondre, mais elle continua :

- L’art consiste à contempler les beautés du monde. La manière, elle, correspond à notre degré d’adaptation dans la société, à nos gestes et aux artifices que l’on adopte pour conquérir l’estime d’autrui.

Antoine eut envie de rire, mais se retint. Marie était directrice-adjointe dans une grande agence de publicité et il trouvait presque incroyable qu’elle osât lui tenir ce genre de discours, semblable à ceux dont elle abreuvait les crétins cocaïnés sous ses ordres.

- Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ? lui demanda-t-il intrigué.

Elle se tourna vers lui et réfléchit un court instant avant d’ajouter : 

- Pour l’art, tu es un chef, je l’avoue mais pour ce qui est de la manière, tu as tout à apprendre.

- Et tu penses qu’un “vrai travail” m’aiderait à m’épanouir tout à fait ? précisa Antoine pour parachever ce brillant raisonnement.

- Exactement ! s’exclama Marie avant de l’embrasser avec une tendresse particulière qu’il n’avait pas songé à retrouver de sitôt.

         Antoine se rasa, fit disparaître les épais nuages de mousse mentholée qui flottaient à la surface de l’eau sale du lavabo et s’observa dans le miroir de la salle de bain : son nouveau visage était celui d’un individu respectable et ses traits plus authentiques d’artiste négligé lui manquaient déjà. Marie s’était montrée très persuasive en lui recommandant de ne plus chercher à se vieillir :

- A l’agence, on a besoin de gens dynamiques, commence par me couper cette affreuse barbe, lui avait-elle ordonné en partant, tu me fais penser à un ermite !

Il lui avait obéi et lorsqu’elle rentrerait ce soir, elle serait fière du résultat. Il essuya ses joues, surpris par le regard inquiet qu’il s’adressa; la raison en était pourtant simple : il ne se reconnaissait plus.

Pourquoi diable avait-il promis à Marie qu’il se présenterait à l’entretien, pour le poste de graphiste, que son entreprise proposait ?

Parce qu’il avait toutes les compétences pour réussir dans cette fonction et qu’au début, cette perspective lui avait paru intéressante.

Maintenant, elle lui semblait stupide. Si Marie n’aimait plus sa façon d’être, elle n’avait qu’à partir. Elle n’était plus une femme, mais une rencontre, survenue au cours d’un vernissage où ils avaient eu le malheur de se parler pour la première fois. En acceptant le pacte d’un contrat à durée indéterminée, Antoine passerait le reste de sa vie dans un bureau crème, boirait des expressos infects à chacune de ses pauses et trimerait sans relâche, jusqu’à la retraite, épaulé par d’insignifiants collègues.

Il était né peintre, il n’avait pas l’étoffe d’un cadre et, contrairement à ce que croyait Marie, il ne réussirait pas à convaincre la direction de sa bonne volonté alors qu’il n’en avait aucune.

         Plus jeune, il avait tenté de se plier aux règles de la vie sociale au cours d’un rendez-vous à l’ANPE. Il n’avait pas pris la peine de constituer un curriculum vitae, dans la mesure où son baccalauréat et ses connaissances picturales n’auraient rempli que deux ou trois lignes au maximum. Une secrétaire décrépie s’était entretenue avec lui dans une sorte de cellule, datant d’un autre siècle. Elle avait brassé, dans l’air encore respirable, des formulaires jaunis qu’Antoine avait eu bien du mal à compléter.

Lorsqu’il en était venu à bout, elle avait parcouru, en diagonale, l’ensemble des documents, puis s’était moquée de lui :

- Vous êtes bien gentil, avait-elle remarqué en traînant derrière elle une voix rocailleuse de fumeuse désabusée, mais vos renseignements sont incomplets. Par exemple, pour votre profil, qu’est-ce que l’on fait ?

A cette question, Antoine avait répondu en effectuant une rotation à quatre-vingt dix degrés sur sa chaise :

- Le voilà mon profil, c’est le meilleur à ce qu’il parait et s’il vous en faut une photographie, je peux m’en charger.

L’employée de l’ANPE avait déjà reçu les candidats les plus loufoques qui soient, mais jamais elle ne s’était préparée à rencontrer un pareil énergumène. Quelques minutes plus tard, Antoine avait même hésité à signer son attestation de demandeur d’emploi.

- Qu’est-ce qui ne va pas encore monsieur Champenoy ?

- Cette inscription à vos services, elle est gratuite n’est-ce pas ? avait-il demandé à la vieille dame sur le ton de la confidence.

En retour, elle s’était contentée d’hocher la tête et de clore le dossier sans un mot de plus. 

         Le souvenir de cette scène l’obsédait, stagnant à la lisière de sa mémoire comme un tapis de mauvaises herbes à la surface d’un marécage. L’image de cette époque qu’il gardait de lui le paralysait car c’était celle-ci : naïve et insouciante, qu’il présenterait devant le recruteur de l’agence.

Il appliqua quelques corrections au portrait de Marie qu’il préparait en secret et qu’il comptait lui offrir à la fin du mois pour son anniversaire. Au commencement, son poignet trembla légèrement sur la toile; les traits maladroits s’affirmèrent à mesure que son angoisse s’estompait dans le confort de la représentation.

Antoine attendait Marie pour dix neuf heures trente mais elle rentra tôt. Elle traversa le couloir d’un pas pressé, sans renverser le moindre chevalet sur son passage. Cet exploit était d’autant plus extraordinaire que son champ de vision se trouvait voilé par la pile de paquets qu’elle transportait à bout de bras. Elle avait participé à une importante réunion puis s’était libérée pour faire les soldes.

- Surprise ! lui annonça t-elle en lui offrant les mystérieux colis, emballés dans un élégant papier carmin.
Il n’aurait pas imaginé de cadeaux plus empoisonnés que ceux-ci : une chemise blanche de ministre, un costume bleu de commercial et une cravate assortie dont les motifs improbables, tirés d’un dessin-animé pour enfants, étaient des plus ridicules.

Il la remercia, dissimulant par là le dégoût qu’elle lui inspirait désormais. Avec ce déguisement, elle le réduisait à l’objet d’une de ses réclames stéréotypées.

- Tu vois, renchérit-elle pour aggraver son cas, voilà un ensemble qui donne tout de suite une bonne opinion sur celui qui le porte, je te le garantis !

Marie avait sans doute raison puisqu’elle appartenait à la majorité des criminels, coupables du génocide esthétique contemporain où le raffinement était sacrifié au profit du vulgaire, où chaque jugement, fondé sur les critères d’un épouvantable élitisme par le bas, ne laissait pas la moindre opportunité au véritable talent.

Antoine s’autorisa une remarque pour échapper, peut-être, au destin tragique que l’on se permettait de tracer pour lui.

- C’est que je n’ai jamais su faire un nœud de cravate, bredouilla-t-il.

Elle resta bouche bée, sidérée par ce propos inconcevable. S’il la savait superficielle, elle ne ratait pas une occasion pour le traiter comme le dernier des imbéciles.

Ils dînèrent sans se parler, elle profita du silence pour feuilleter le journal et choisir l'émission qu’elle regarderait après le repas. Depuis l’avènement de la télé-réalité, Marie consacrait une bonne partie de ses loisirs au petit écran. Antoine débarrassa la table pendant qu’elle s’installait dans le canapé usé; il la trouva presque belle, pelotonnée dans sa couverture de laine, une cigarette suspendue aux lèvres, hypnotisée par une sarabande d’adolescents artificiels que des producteurs, sordides par nature, retenaient en otages dans un studio de la Plaine Saint-Denis. 

S’intéressait-elle sérieusement à ce programme ? Son engouement pour ces pauvres êtres ne correspondait-il pas plutôt à une autre de ses manières ?

En raison de son statut, elle ne pouvait que s’obliger à regarder ces idioties, ne serait-ce que pour en parler à ses brillants collaborateurs dès le lendemain. Pour ne rien arranger, Antoine manquait d’arguments pour la critiquer car son comportement la confortait au sein de l’odieuse majorité. S’il voulait vraiment la déstabiliser, il devait faire semblant de jouer dans son camp et accomplir un acte impeccable dans ce sens, comme par exemple réussir son nœud de cravate.

Il n’aurait su dire à quand remontait l’origine de cet ornement vestimentaire mais il était au moins sûr d’une chose : le seul plaisir procuré par un apparat si contraignant, résidait dans le sentiment de libération que l’on éprouvait en le retirant à la fin de son travail. Aussi efficace qu’un boulet relié au mollet du bagnard, la cravate ligotait son porteur à son labeur quotidien d’une façon plus vicieuse et radicalement masochiste.

Malgré ces obscures certitudes, Antoine voulut pousser l’expérience jusqu’à son terme.

Il noua le serpent de tissu en usant de divers stratagèmes, tous plus mauvais les uns que les autres : arrivé à ce qu’il estimait être la dernière boucle, la cravate finissait toujours par se dénouer ou par se positionner n’importe comment le long de son torse. L’acharnement qu’il investit dans cette épreuve ne fit qu'accélérer la cadence de ces échecs. Il s’énerva et voulut abandonner.

Il entendit, au loin, la voix insipide d’un présentateur qui invitait les spectateurs à se munir de leurs téléphones pour désigner lequel des adolescents dégénérés devait quitter ses compagnons d’infortune. En s’emparant du combiné posé à ses côtés, Marie se tourna vers Antoine et lui adressa une remarque sournoise qui ne fit qu’attiser sa colère :

- Et dire que l’on a recensé plus d’une centaine de techniques pour nouer une cravate, c’est fou tu ne trouves pas ?

Elle se leva en poussant un long soupir :

- Tu es content ? Tu vas me faire manquer le vote éliminatoire de mon jeu favori !

Encore un reproche absurde qu’il ignora.

Elle se plaça en face de lui et s’empara du maudit morceau d’étoffe : objet de la discorde du moment. Elle le passa autour de son cou, puis enchaîna une série de gestes lents mais précis, à l’intention d’Antoine, qui s’efforça de les mémoriser.

Au terme de ce superbe numéro de manipulation, digne des meilleurs prestidigitateurs, Marie se retrouva cravatée à la perfection. La maîtrise émanant de ses mouvements, venait de réduire à néant les secrets qui entouraient son cadeau diabolique. Elle triomphait :

- J’espère que tu réalises comme c’est simple ! piailla-t-elle sans retenir l'exaltation insensée qui culminait dans les aigus grotesques de sa voix.

Antoine n’en revenait pas.

La femme hystérique qu’il avait devant lui, était-elle bien celle avec qui il partageait le même toit ?

De toute évidence, ce n’était pas Marie qui gagnait ce duel mais, une fois encore, le maniérisme sur lequel reposait toute sa vie égoïste. Il se reprochait seulement de n’avoir pas su déceler, plus tôt, ce mal qu’elle portait en elle. A présent, il ne pouvait que contempler l’étendue des dégâts.

Elle défit les boucles compliquées, mais garda la cravate sur elle :

- Considère un instant que tu es couturier, que je suis la délicieuse femme à habiller et que tu dois refaire le même nœud sur moi comme je viens de te le montrer, lui suggéra-t-elle sur le ton plus doux qu’elle prenait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose.

Il hésita, trouvant cette simulation inutile, mais elle insista et il céda. Elle pencha légèrement sa tête en arrière pour lui faciliter la tâche.     

Antoine saisit les deux extrémités de la cravate et s’évertua à reproduire, l’un après l’autre, les gestes qu’elle lui avait appris.

Le nœud se reforma presque tout seul.

Marie, cravatée à nouveau, s’émerveilla d’un tel miracle :

- Oh ! Antoine, je te félicite ! Du premier coup !

A lui aussi, le nœud plaisait, mais il le trouvait un peu lâche. Pour que sa noble tentative soit une totale réussite, il devait la transfigurer : faire preuve de la même exigence qu’il accordait à ses toiles.

- Je peux rendre ce nœud plus élégant et plus discret en le resserrant, qu’en dis-tu ? lui demanda t-il.
Comme Marie ne formulait aucune objection, Antoine serra et serra encore, de toutes ses forces, jusqu’à obtenir l’effet qu’il recherchait.

- Eh bien ma douce ! Tu la portes bien cette cravate d’homme, tu ne trouves pas ?

Antoine lui reposa plusieurs fois cette question, en vain, à peine conscient que désormais, Marie ne pourrait plus jamais lui faire la moindre remontrance concernant la manière dont il s’y était pris.

         “Io fei gibetto a me de le mie case”.
         “Moi je fis un gibet de ma propre maison”.
         (Dante, “La Divine Comédie” - “Enfer” XIII 145-151)

        
   


dimanche 8 décembre 2013

La perfection des mannequins



         Promenez-vous dans Paris la nuit, je veux dire dans la vraie nuit de trois heures du matin, dans la nuit des beaux quartiers où l’on ne croise pas âme qui vive, appréciez la sécurité des lieux, le bonheur de marcher d’un pas tranquille sans la crainte d’être suivi, le plaisir de pouvoir vous fondre dans le bleu sombre de la torpeur nocturne, de tout oublier le temps de votre errance. Essayez, juste un soir, abandonnez à la nuit votre femme, vos sales gamins et votre infâme boulot ; essayez et vous me remercierez plus tard.

         Moi en tout cas, je marche, cette nuit même, avenue Montaigne pour être exact. J’ai vaguement conscience de rejoindre les quais de Seine mais cette idée est secondaire ; non, ce à quoi je pense vraiment à ce moment précis, tout enveloppé que je suis dans mon manteau de ténèbres, c’est à ce que m’a dit un jour ma mère, il y a tout juste quarante et un ans de cela quand j’étais encore tout gamin. Je ne sais plus quelle bêtise j’avais pu encore faire, mais celle-ci devait être assez grave car, je la revois très nettement se pencher sur moi, son index manucuré pointé juste au-dessus de mon nez pour me dire : « tu sais, gamin, quelques soient tes actes vis-à-vis des choses ou envers les gens, ceux-ci sont irréversibles. La vie ne se répare pas ». A chacune de mes promenades tardives, j’arrive à laisser à la nuit beaucoup de mes pensées les plus intimes mais jamais ce souvenir là comme s’il ne pouvait appartenir qu’à moi seul.

         La vie ne se répare pas. Au fond, je suis assez d’accord avec ma mère sur ce point. Dans mon métier de photographe de mode, j’assiste tous les jours aux souffrances irrémédiables infligées aux superbes jeunes filles Croates, Italiennes, Tunisiennes, Américaines ou Françaises que je fige sur pellicule. Pour elles, le processus de destruction est toujours assez rapide, quelques mois de gloire sur les podiums et dans les magazines de salles d’attente puis, la plongée dans l’oubli, la dépression, l’anorexie extrême pour essayer de plaire encore, la came, le porno-chic et après tout ça le suicide ou la mort par MST interposée. Vous me direz, le processus de destruction est sensiblement le même que l’on soit top-modèle, agent commercial ou employée de supermarché pressés jusqu’à la moelle par le système. Oui, mais moi je ne vois que ça toute la sainte journée, des filles gâchées, exposées comme des marchandises pour quelques tours de manège sur la scène médiatique puis jetées dans la fosse commune. Et je participe à cela, à devoir les considérer les unes après les autres comme des objets pour mes photos, la suivante après la suivante : la tête bien droite, ne bouge plus, fixe l’objectif, tends tes bras, sois sexy, bombe tes seins, penche toi en avant, souris. Cela fait des années que ça dure. Aujourd’hui, je n’en peux plus.

         Promenez-vous dans Paris la nuit et vous pourrez, peut-être, vous débarrasser en partie de votre fardeau. Voyant que la cocaïne et les antidépresseurs restaient sans effet durable sur moi, c’est mon psy qui m’a conseillé de faire cela, de marcher, tout simplement, pour libérer mon corps de toutes ses tensions. Ce que je ne peux avouer à mon psy, c’est que ce simple conseil thérapeutique m’a engagé sur une voie inattendue.

         Je m’emploie depuis peu à sélectionner les filles les plus usées, les plus défraichies, celles qui ont la trentaine, celles qui sont sur le point de craquer ou que l’agence va jeter prochainement. Je les choisis puis je les tue pour leur épargner la disgrâce et le déshonneur ; je les tue plus rapidement que la vie, puisque la vie, leur vie précisément, est encore plus irréparable que toutes les autres. C’est ma propre forme de repentance et, en même temps, plus égoïstement, je n’ai rien trouvé de mieux pour maintenir l’équilibre de ma balance psychique. J’en ai déjà tué deux en l’espace de trois semaines. Comment ? Par strangulation. Je peux me flatter d’avoir de grandes mains d’artiste aussi habiles dans le maniement des objectifs que sur le corps d’une femme. Avec elles, je suis aussi doué pour l’amour que pour la mort.

         Contrairement à ce que je craignais, je n’ai pas été inquiété pour mes deux crimes et, à ce propos, ma mère avait tort. Souvenez-vous ! Elle parlait de mes décisions concernant les choses et les gens. Eh bien, je vous dirai que nous vivons une époque où il n’y a plus que des choses, des choses mobiles qui ressemblent à des gens, des choses avec un corps, une tête et des bras, des choses certes dotées de paroles mais seulement pour mieux nous vendre un abonnement par téléphone, pour mieux nous accueillir à la banque, pour ranger des boites de conserves et des pots pour bébé dans les linéaires des grandes surfaces, pour passer dans une émission de télé-réalité, pour présenter la météo ou pour défiler lors de la semaine de la mode parisienne. Alors bon, à notre époque, qu’est-ce qu’elle peut bien en avoir à foutre la brigade anti-criminalité de deux pauvres choses sans vie, abandonnées dans leurs appartements ? Rien visiblement, puisque ce soir encore, je suis dehors. Et je suis certain de plusieurs vérités comme par exemple de la réalité de la brise légère et chaude soufflant sur mon visage et dans mes cheveux grisonnants, de ma démarche assurée et de mon allure de play-boy, puisqu’il parait que je suis plutôt beau. Pour le reste, c’est moins évident. Le décor urbain, la rumeur continue de la ville, le bitume sous mes pieds, les lampadaires, c’est moins évident. Les gens – quand il y en a – c’est moins évident.

         Promenez-vous dans Paris la nuit et demandez-vous s’il ne serait pas temps de rentrer chez vous. J’hésite. J’ai déjà deux petites mortes dans mon sillage et, pour l’instant aussi, la chance de mon côté. Mais cela pourrait bien ne pas durer, si je ne suis pas suffisamment vigilant, si tout finit par s’embrouiller pour de bon comme cela arrive fatalement pour les gens comme moi, pour tous ceux qui ont une mission mais que tout le monde préfère traiter de psychopathe ou plus vulgairement encore de taré. Enfin, la situation est encore assez claire pour le moment, alors je décide de ne pas rebrousser chemin. Je vais plutôt poursuivre ma promenade nocturne, c'est-à-dire continuer à suivre Elisabetta jusqu’à chez elle et une fois parvenu à destination, je ferai ce que j’ai à faire.

         Elisabetta Del Montello, c’est une fille de l’agence comme les précédentes. A notre dernière réunion, le directeur artistique nous a signalé que l’on se séparait d’elle le mois prochain. Bien sûr, elle n’en sait encore rien. Pour l’instant, elle rentre de soirée, marquant régulièrement un arrêt devant les luxueuses vitrines de l’avenue. Et je suis sur le même trottoir qu’elle, à une distance raisonnable de vingt trois pas environ. Je ne la distingue que de dos et rarement de profil, seulement quand son délicieux visage vient se découper dans la lumière crue des néons éclairant un sac Vuitton ou une robe Chanel et alors, je la vois comme un papillon attiré par la lumière d’un réverbère, comme une douce et belle créature, mais fragile, cherchant dans la nuit un objet-talisman au prix exorbitant pour s’assurer une jeunesse durable à défaut d’être éternelle.

         La vie ne se répare pas. C’est grave d’ôter une vie. Encore des paroles qui ont peut-être été prononcées par maman à l’époque où j’écrasais des fourmis où que je nourrissais le rêve secret de jeter le chat par la fenêtre du vingtième étage de notre appartement, juste pour voir ce que cela ferait. Ce soir, je suis grand et tout est différent ; je n’ai aucune envie de faire souffrir Elisabetta, la jolie fille papillon attirée par les strass, les bijoux, les sacs et les robes, même si je dois la tuer avant que les autres ne le fasse à ma place et d’une manière beaucoup plus perverse. Nous marchons dans les pas l’un de l’autre, pas vraiment ensemble, pas vraiment seuls ; elle, comme une figure stroboscopique passant de la nuit à la lumière et de la lumière à la nuit et moi, juste comme son ombre.

         Sur plusieurs mètres encore, tout est parfait ; elle toujours devant et moi derrière, certain qu’elle ignore tout et de ma présence et de mes intentions. Elle porte une grande robe noire plutôt stricte à laquelle manque cette découpe audacieuse qui me laisserait contempler ses épaules nues, mais j’ai pour consolation ses cheveux d’un blond naturel, lisses et légèrement bouclés à leurs extrémités. J’ai le droit, aussi, par intermittence, à son regard enfantin, à ses grands yeux noirs mutins lorsqu’elle s’arrête pour contempler l’un des objets-talismans rangés dans l’alignement des vitrines impeccables jalonnant notre route. J’ai soudain envie de pleurer, tellement il m’est triste de devoir la supprimer. Et dans la foulée, je regrette aussi qu’elle ne me connaisse pas, que nous n’ayons jamais eu l’occasion de travailler ensemble à l’agence, seulement de nous y croiser en parfaits inconnus.

         Promenez-vous dans Paris la nuit et pensez tout à la fois aux chats, aux fourmis, aux objets-talismans et aux quelques femmes rares, à peine effleurées qui sont entrées, à un moment donné, en collision avec votre petite existence. Oui, pensez à tous ces instants où la perfection était là, à portée de main, avant, l’instant d’après, de vous échapper complètement. Dans votre tête, cela résonnera toujours comme un plateau de verres en cristal se brisant sur du carrelage. Tandis que je poursuis mon chemin dans les pas d’Elisabetta, je revois toutes ces choses, j’embrasse l’absolu, je tente de retenir un idéal rendu plus net encore par les formes ordinaires auxquelles je peux le comparer. Je me dis qu’en moyenne, une femme mesure un mètre soixante trois pour soixante deux kilos mais que celle que je suis dans la nuit, en ce moment même, a plus de chance d’atteindre les étoiles de par sa grandeur et de par sa légèreté. Je dirai que ma troisième victime frôle les un mètre quatre vingt et ne doit peser guère plus que cinquante kilos. Elle a tout, elle incarne la perfection du mannequin et j’en viens à considérer que c’est peut-être elle mon objet-talisman, celle que je cherche depuis toujours. Je voudrai crier mais, au bout du compte, c’est un autre genre d’éclat vulgaire qui vient déchirer le silence : celui provoqué par le froissement métallique et irrégulier d’une cannette de soda vide que mon pied droit écrase bruyamment. Me voilà figé, tétanisé, piégé et c’est à peine si j’ai le temps de voir la jeune femme papillon, mon mannequin parfait, Elisabetta, se tourner dans ma direction pour parcourir à rebours et d’un pas décidé, la distance magique et invisible qui jusqu’alors me tenait séparée d’elle.

         A l’écho persistant de la cannette semblant se répercuter dans tout Paris, se mêlent à présent les percussions furieuses de ses talons sur le trottoir. Et là, j’entends sa voix :

         - Cazzo ! Figlio di buona madre ! Qu’est-ce que vous me voulez ? Vous me suivez ou quoi ?

         Ce qu’elle me balance en italien n’est pas gentil. Le reste non plus d’ailleurs. La perfection, ça n’existe pas.

         Promenez-vous dans Paris la nuit et considérez que vos déambulations touchent à leurs fins, que la chance a tourné et que vous venez de vous faire prendre la main dans le sac. Que tout est foutu aussi et que cela va se savoir dans les journaux et à la télé. Le photographe de mode cinglé, ses chats, ses fourmis, ses deux premières victimes et la troisième femme-objet-talisman de trop qui a causé sa perte. Je peux aussi me dire que rien de tout cela ne va arriver, que j’ai encore le contrôle, qu’Elisabetta ne s’adresse pas vraiment à moi, qu’en réalité je suis toujours son ombre, muette et indétectable. Alors, pour disparaître, je tente une pitoyable diversion. Je me tourne moi aussi vers la première vitrine qui se présente à moi, j’entre dans la lumière, je me dévoile, je me compose un masque d’honnêteté, celui d’un simple touriste insomniaque scrutant l’intérieur d’une boutique à la recherche d’un cadeau pour son épouse restée à l’étranger. Je me persuade de n’être qu’un homme ordinaire en quête d’un beau foulard, d’un beau parfum, d’un beau collier, d’une belle bague ou d’une belle montre à offrir à mon épouse imaginaire, comme cela se fait toujours entre celles et ceux qui en ont encore les moyens.

         Je fixe d’abord mes pieds, imaginant ainsi mieux me fondre dans le décor puis, je remonte lentement pour découvrir ce que peut bien avoir à m’offrir l’enseigne luxueuse devant laquelle je viens de stopper brutalement. Ce que le magasin me propose n’est pas seulement beau ; ce que le magasin me propose est tout bonnement magnifique. Ce qu’il m’est alors donné de contempler dans la vitrine n’est ni plus ni moins que la sœur jumelle statique d’Elisabetta, le double de la femme papillon que je dois toujours étrangler ce soir : même robe, mêmes courbes fantastiques, même coupe et même couleur de cheveux aussi.

         Arrêtez-vous dans Paris la nuit pour maudire cette tumeur invisible logée dans votre esprit, cette saleté presque héréditaire qui a toujours gâchée votre vie déjà irréparable à la base. C’est à ce mal en moi que je songe, tandis que je reste planté devant la copie d’Elisabetta dans la vitrine. Ce mal qui fait que je ne comprendrai jamais la distinction que l’on peut faire entre les gens et les choses. Je l’ai déjà dit, je sais, mais les fous de mon espèce ne cessent de se répéter sans arrêt. Il faut vous y habituer.

         Je ne vois plus que la réplique de ma proie, droite et fière sur son estrade de velours beige, les yeux clos, la tête penchée en arrière, son cou offert prêt à être serré. Alors je tends mes mains fébriles dans sa direction, au-dessus de ses épaules immobiles, ignorant la vitrine parfaitement transparente qui la protège de ma démence.

         C’est au moment où mes doigts effleurent le verre qu’elle recommence à m’insulter dans sa langue natale :

         - Figlio di puta ! Je t’ai posé une question je crois, t’es quoi hein ? Un tordu qui suis les filles dans la rue ? C’est quoi ton délire ?

         Je ne retiens que le c’est quoi ton délire ? Manière épouvantée de m’avertir qu’elle n’apprécie pas de voir mes mains tendues en direction de son cou, qu’elle est à juste titre effrayée par la fin que je lui réserve dans une fraction de seconde. Et tandis qu’elle me questionne, c’est déjà son fantôme, son âme faisant comme un reflet dans la vitrine qui s’adresse à moi, son visage trouble mais vivant, superposé par dessus ses traits de plastique.

         Elle aurait pu partir, continuer sa route et ainsi m’échapper mais non, je la sens qui se tient à la fois dans mon dos et devant moi, m’observant maintenant avec un air conjuguant dégoût et colère. Et moi, je ne baisse pas les bras.

         - Eh ! C’est toujours à toi que je parle connard !

         Elle n’en démord pas et son expression se charge d’une nouvelle variable, celle du doute :

         - Attends un peu pauvre minable, t’es pas l’un des photographes qui bosse à l’agence ?

         Et moi qui me croyais invisible !

         Un mètre quatre vingt pour cinquante kilos, une forte détermination mais aussi des années de pratique d’auto-défense que je n’avais pas envisagé. Alors, comme je me refuse à lui faire face et à lui répondre, Elisabetta me fait pivoter sur moi-même et je me sens partir contre la vitre.

         Ne pensez plus à Paris la nuit car nous n’en sommes plus là. Soupesez plutôt le poids de vos erreurs et de votre propre corps au moment où celui-ci heurte la vitrine, déclenchant ainsi le système d’alarme assourdissant de la boutique. Voyez avec quelle rapidité le gérant se tient déjà dans l’entrée, en robe de chambre, le portable à la main, prêt à appeler les flics. Regardez comment Elisabetta pointe son doigt dans votre direction, comme pouvait le faire votre mère autrefois. Elisabetta encourageant effectivement le gérant à alerter la police, parce que, soutient-elle, vous avez tenté de l’étrangler en pleine rue, elle ou sa sœur en celluloïd. Enfin, vous ne savez plus bien. 

         Fin de la promenade. La perfection des mannequins a fini par vous perdre et c’est maintenant à votre tour de devenir un objet-talisman que l’on viendra bientôt étudier, non pas derrière une vitrine mais derrière les barreaux d’une prison.

           Pierre-Olivier Lacroix - Dijon, Septembre 2013.