Je me
souviens, on ne peut plus clairement, de mon arrivée un vendredi soir de juin
car je crois bien n’avoir jamais eu, avant ce soir là, autant de gens à ma
disposition.
Tous assistèrent à mon entrée en silence, curieux de me
voir en chair et en os : des saisonniers jusqu’aux brigades à temps
complet des cuisines, alignés en deux bataillons symétriques de part et d’autre
du hall, à l’initiative du directeur. Je n’étais pourtant rien d’autre qu’une
star éphémère, seulement propulsée à la Une des rubriques à sensation de
« ceux qui font l’actualité » pour de piètres raisons.
Admettons que ma notoriété ait dépassé les frontières de
l’Hexagone, j’aurais peut-être alors mieux appréhendé un tel accueil. Mais là,
franchement, un déploiement de cette ampleur, rien qu’en mon honneur, me
paraissait démesuré – pour ne pas dire grotesque – ce que la suite des
évènements ne fit d’ailleurs que confirmer.
Le
maître des lieux s’approcha pour me donner une vive poignée de main, puis me
parla d’une voix pleine d’assurance comme pour me signifier que de nous deux,
lui en tout cas, prenait son rôle très au sérieux.
-
Monsieur Batisti, au nom de toute mon équipe, permettez-moi de vous souhaiter
un excellent séjour au sein de mon établissement.
Je
faillis le corriger sur le champ et lui faire le plus grand affront de toute sa
carrière en lui rappelant qu’un dirigeant, quel qu’il soit, a pour devoir
élémentaire de s’exprimer toujours au nom du groupe qu’il représente, ne
serait-ce que par un minimum de respect envers ses subalternes.
Mon
équipe ? Mon établissement ? Et puis quoi, encore ?
« Au
nom de toute mon équipe, permettez-moi de vous souhaiter un agréable
séjour au sein de notre établissement », voilà ce qu’il aurait dû
dire, mais je m’abstins de tout commentaire.
D’abord
parce que je souhaitais mettre fin au plus vite à ce cérémonial inepte ;
ensuite parce que, en guise de représailles, ce petit directeur de pacotilles
usant des petits pouvoirs que lui conféraient ses petites fonctions pouvait
encore m’attribuer une chambre des plus spartiates.
-
Merci, lui répondis-je donc sobrement, tandis qu’à ma droite, un jeune garçon
en costume bleu d’une vingtaine d’années, délestait mon chauffeur de mes deux
valises Vuitton.
Je
voulus protester, aussitôt interrompu dans mon élan par le sourire forcé de mon
interlocuteur, dont les traits crispés m’évoquait soudain la mimique
carnassière d’un représentant de commerce, au moment où celui-ci parvient après
bien des détours sournois à vous faire acheter un lot de casseroles inoxydables
ou du cirage révolutionnaire, dont vous n’aviez nul besoin jusqu’à
présent.
- Tsst…tsst…tsst ! Non, non et
non monsieur Batisti, insista-t-il, vous n’avez là que peu de bagages et
le gamin va s’en charger. Il va d’ailleurs vous accompagner de ce pas jusqu’à
la 1408. Vous verrez, elle est des plus spacieuses, des plus
ensoleillées ! Bref, en un mot comme en cent, des plus agréables !
« Il
y a intérêt mon bonhomme ! Pour ce qu’il m’en coûte, je ne vais tout de
même pas loger dans un trou à rats ».
Cette
pensée-là, je la gardais aussi en réserve, m’interrogeant sur l’effet qu’elle
aurait pu déclencher sur mon public, suspendu au moindre de mes gestes.
Sans plus m’attarder, je pris congé de
mon chauffeur, salua une dernière fois mon comité d’accueil, puis suivis mon
guide dans les étages de l’aile ouest du bâtiment.
Le
gamin s’appelait Franck et je compris très vite que, derrière l’image de
serviteur effacé qu’il pouvait renvoyer de lui-même, se dissimulait un tout
autre personnage. D’emblée, il profita de notre rencontre pour me raconter sa
vie en accéléré : de son enfance plutôt tranquille à Cergy-Pontoise,
jusqu’à l’échec cuisant de son CAP hôtelier qui, par un curieux détour du
destin, l’avait tout de même conduit à décrocher le poste qu’il occupait
désormais.
Quelque
part, dans un passé lointain, très lointain, j’avais pu lui ressembler. Moi
aussi, il m’avait fallu être arrogant, déroulant à l’époque le propre fil de ma
courte existence dans l’espoir de séduire les foules et plus particulièrement
les anges providentiels de la finance.
J’aurais
pu faire semblant de l’écouter mais, en réalité, je prêtais une oreille
attentive à ses propos, retrouvant dans son enthousiasme, l’élan de ma jeunesse
perdue, cette folle énergie qui m’avait permis de soulever des montagnes, de
réussir mes premières acquisitions dans l’industrie automobile, jusqu’à la
création de mon empire, la fameuse galaxie Batisti sur laquelle nous régnions,
sans partage, en véritables dieux vivants.
Sur
ce point, quand je dis nous, je veux parler de mes associés de l’époque,
sans le soutien desquels je n’en serais jamais arrivé là.
Je
réitère la leçon car il n’y a pas, à mon sens, d’usage plus important dans
les hautes sphères de l’entreprise, que de dire nous lorsqu’il s’agit
d’en référer à son équipe.
Franck arrêta de me conter ses malheurs
au moment où nous atteignions le seuil de la 1408. Le gamin était tout autant
essoufflé par le poids de mes bagages que par son long monologue sans entracte.
-
Un jour, je vous raconterais mon projet de pizzeria. C’est pour bientôt, mais
je ne me sens pas prêt. Diriger un resto, ça s’apprend ! D’ailleurs, vous
qui êtes une pointure dans les affaires monsieur Batisti, vous pourriez
peut-être me refiler quelques tuyaux à l’occasion, hein ? Vous
pourriez ?
Nous
y étions ; voilà où il voulait en venir depuis le début. Je ne pus
m’empêcher de ricaner, mais lui fis le serment que, oui, je l’aiderais si le
temps me le permettait. Je savais même déjà que je commencerais par lui donner
ce précieux conseil : « toujours se méfier de ses amis ».
-
Vous êtes un chouette type monsieur Batisti, s’exclama-t-il dans son uniforme
d’une taille trop grande pour lui. Je traîne souvent dans les parages, alors
pensez à moi si vous avez besoin de quoi que ce soit, d’accord ?
Je
crus être tout a fait débarrassé de lui, tandis qu’il s’apprêtait à refermer la
porte derrière lui. Mais il se ravisa, tirant de sa veste un vieux numéro de L’économiste dont j’avais fait la
couverture, à mon apogée.
-
Si vous pouviez me faire une signature pour ma mère, elle vous adore !
A
ce stade, ma tranquillité n’avait plus de prix, pas même celui d’un autographe
concédé à ce jeune roquet mal élevé, cherchant par tous les moyens à atteindre,
sans efforts, et la fortune et la gloire. Je décidais cependant de lui proposer
un échange de dupe, histoire de m’amuser un peu et de le remettre à sa place.
-
D’accord je vais signer, mais cela te fera cinq Euros.
Le
gamin hésita, passant successivement du journal serré contre lui, au billet
qu’il venait déjà de sortir de sa poche.
Je
lus dans son regard une amère déception. En lui révélant ma nature de fin
manipulateur, j’entachais définitivement le portrait idéalisé qu’il avait pu se
forger de moi jusqu’alors, en m’entendant à la radio ou en m’apercevant dans la
petite lucarne cathodique de son salon.
Il
accepta ma proposition, non sans un haussement d’épaules. Je m’acquittais donc
de quelques gribouillis sur la couverture en papier glacé de son magazine.
Le
gamin me remercia, puis s’éclipsa.
Je
gardais son argent.
Enfin
seul.
Avant même d’avoir l’âge de voyager
sans tuteur et de pouvoir m’adonner à tous les plaisirs que la richesse peut
offrir à un homme, j’ai toujours adoré les hôtels. Que vous échouiez dans un
deux étoiles ou dans un palace de marbres et d’or, vous ne manquerez jamais de
percevoir, en franchissant le seuil de votre chambre, cette étrange sensation
de cloisonnement raffiné, savamment préparé à l’avance pour votre plus grande
tranquillité. Et votre plus grande solitude aussi, comme s’en plaindront
toujours certains. Je ne connais même aucun endroit sur terre de plus
impersonnel qu’une chambre d’hôtel et la 1408, bien que dépourvue de cloisons
insonorisées, ne dérogeait pas à cette loi universelle.
Comme
je m’y étais préparé, je ne trouvais aucun signe de vie du résident qui m’avait
précédé. Tout ce qu’il avait pu oublier après son passage avait été
soigneusement emporté comme autant d’indices collectés sur une scène de crime.
Quant à ce que je pourrais bien laisser de moi-même ici, nul doute que rien
n’en resterait dans les minutes qui suivraient mon départ. La chambre
retrouverait alors son apparence ordonnée des premiers jours, à peine trahie
dans sa coquetterie par l’usure naturelle de son mobilier et les nuances
passées de ses revêtements.
Malgré
tout - et je le confesse comme un péché mortel - l’hôtel relève d’un luxe
vicieux parce que vous pouvez, précisément, vous y montrer tour à tour
excessif, capricieux, faire tout ce que vous n’envisageriez même pas de faire
sous votre propre toit. Quelque soit votre chambre rien n’y est vraiment
interdit dans la mesure où il s’y trouvera toujours, pendant votre absence, des
fées bienfaitrices pour effacer jusqu’à la plus infime trace de ce qui fait de
vous, au quotidien, une personne dans toute sa singularité.
Combien
de célébrités, justement, ont-elles saccagé leurs suites par goût de la
provocation, sans jamais en être inquiétées ?
Et
combien d’anonymes encore, me direz-vous, ont-ils décidé de mettre fin à leurs
jours en se pendant au système de ventilation d’un motel crasseux, conscients
que tout serait ensuite mis en œuvre pour couvrir l’écho désespéré de leur
acte ?
En
ce sens, le directeur ne m’avait pas menti. La chambre que j’occupais était des
plus agréables. La poubelle sous le lavabo avait été vidée, le cendrier
nettoyé, l’aspirateur passé dans les moindres recoins, les draps et les
serviettes changés. Deux gobelets retournés sur la table de nuit et scellés
dans leurs emballages de cellophane, renforçaient enfin le caractère aseptisé,
pour ne pas dire clinique, du décor.
L’espace
qui m’était alloué n’avait rien d’oppressant. J’allais m’y habituer,
l’apprivoiser en prévision des journées grises qui jalonneraient fatalement mon
séjour.
Je
n’étais pas fatigué, aussi décidais-je de prendre possession de mon territoire
même si, comme je l’ai déjà souligné, cet effort ne tenait que d’une pure
illusion habilement façonnée par mes soins. Je ne mis pas longtemps à ranger
mon linge, empilant mes chemises dans les casiers prévus à cet effet, ajustant
mes pantalons aux cintres d’une penderie imprégnée d’une forte odeur de
naphtaline.
La
grande classe !
Qui
plus est, je jouissais d’une vue panoramique sur une allée de chênes
centenaires.
Que
pouvais-je trouver à redire ?
La
chambre m’acceptait, m’offrant tout le confort dont elle était capable et même
si, à bien y regarder, je la trouvais finalement quelconque, il aurait été
odieux de la renier.
J’avais
connu mieux, mais je survivrais.
J’avais
presque achevé mon inspection préliminaire, guettant l’heure du dîner,
lorsqu’un détail me figea. Ici, à quelques centimètres au-dessus de la rambarde
de mon lit, je remarquais une inscription irrégulière mais parfaitement
lisible, malgré les multiples traînées blanchâtres de dissolvant que l’on avait
appliquées dessus pour la faire disparaître. En vain.
Je retins mon souffle, dans l’idée de ne pas subir le
naufrage comme je me l’étais juré. Jusqu’à cet instant, j’avais résisté,
éludant avec plus ou moins de brio, le caractère bien tangible de ma
décadence : réalité dans laquelle la justice avait réussi à m’épingler
pour abus de biens sociaux, après des mois d’investigations souterraines à mon
encontre.
Au fond, je n’avais tué personne, aussi avais-je plaidé
coupable sans me défiler, dans le but d’obtenir la clémence du juge. Mais aux
yeux de ce dernier, mes yachts, mon jet privé, mes villas et mes somptueuses
soirées Tropéziennes où je recevais chaque été tout le gratin parisien,
valaient bien trois ans fermes. Je trouvais cela très cher payé, ma pénitence
commençant ici, dans les trente mètres carrés de la cellule 1408 du quartier
VIP de la Santé.
Dans
les dernières phases de mon incarcération, j’avais été héroïque, déjouant l’un
après l’autre les pièges cruels tendus sur mon chemin. Sans une larme, j’avais
soutenu le regard vague de Manon lorsqu’il avait fallu que je lui dise
au-revoir à l’heure de la récréation, tout en lui expliquant que « papa
partait pour un long voyage mais qu’il reviendrait bientôt ». Je pouvais
aussi me féliciter de ma maîtrise lorsque mes proches collaborateurs avaient,
l’un après l’autre, témoigné en ma défaveur à l’audience, par peur de me
rejoindre ici ou par lâcheté. Enfin, je n’avais pas frémi en franchissant les
hauts-remparts de la prison, assis à l’arrière de ma BMW, ni même tremblé en
apercevant les miradors, sous le regard sentencieux desquels je venais de me
constituer captif.
J’avais
accepté toutes ces choses, les digérant dans un état de sublime indifférence,
pas plus ému qu’un joueur de Monopoly précipité, par malchance, sur cette case
enquiquinante où un bagnard à la mine patibulaire, accroché à ses barreaux,
vous fait perdre plusieurs tours de jeu.
A présent je chancelais,
n’arrivant pas à cerner dans quelle mesure un graffiti composé de quelques mots
tenaces, pouvait ainsi ébranler la distanciation acceptable que j’avais établi,
non sans peine, entre moi-même et ces quatre murs, qui seraient mon foyer pour
les mille quatre vingt quinze jours à venir.
Quel imbécile, j’étais ! Comment avais-je pu vivre aussi
longtemps en croyant naïvement, qu’une chambre d’hôpital, d’hôtel ou même de
centre pénitentiaire, était incapable de conserver la moindre empreinte de ses
occupants successifs quand j’observais, le cœur battant, la manifestation
évidente du contraire.
Lisa sans
toi je deviens fou. Vivement ta prochaine visite au parloir.

