Promenez-vous dans Paris la nuit, je
veux dire dans la vraie nuit de trois heures du matin, dans la nuit des beaux
quartiers où l’on ne croise pas âme qui vive, appréciez la sécurité des lieux,
le bonheur de marcher d’un pas tranquille sans la crainte d’être suivi, le
plaisir de pouvoir vous fondre dans le bleu sombre de la torpeur nocturne, de
tout oublier le temps de votre errance. Essayez, juste un soir, abandonnez à la
nuit votre femme, vos sales gamins et votre infâme boulot ; essayez et
vous me remercierez plus tard.
Moi en tout cas, je marche, cette nuit
même, avenue Montaigne pour être exact. J’ai vaguement conscience de rejoindre
les quais de Seine mais cette idée est secondaire ; non, ce à quoi je
pense vraiment à ce moment précis, tout enveloppé que je suis dans mon manteau
de ténèbres, c’est à ce que m’a dit un jour ma mère, il y a tout juste quarante
et un ans de cela quand j’étais encore tout gamin. Je ne sais plus quelle
bêtise j’avais pu encore faire, mais celle-ci devait être assez grave car, je
la revois très nettement se pencher sur moi, son index manucuré pointé juste
au-dessus de mon nez pour me dire : « tu sais, gamin, quelques soient
tes actes vis-à-vis des choses ou envers les gens, ceux-ci sont irréversibles.
La vie ne se répare pas ». A chacune de mes promenades tardives, j’arrive
à laisser à la nuit beaucoup de mes pensées les plus intimes mais jamais ce
souvenir là comme s’il ne pouvait appartenir qu’à moi seul.
La vie ne se répare pas. Au fond, je suis
assez d’accord avec ma mère sur ce point. Dans mon métier de photographe de
mode, j’assiste tous les jours aux souffrances irrémédiables infligées aux
superbes jeunes filles Croates, Italiennes, Tunisiennes, Américaines ou
Françaises que je fige sur pellicule. Pour elles, le processus de destruction
est toujours assez rapide, quelques mois de gloire sur les podiums et dans les
magazines de salles d’attente puis, la plongée dans l’oubli, la dépression,
l’anorexie extrême pour essayer de plaire encore, la came, le porno-chic et
après tout ça le suicide ou la mort par MST interposée. Vous me direz, le
processus de destruction est sensiblement le même que l’on soit top-modèle, agent
commercial ou employée de supermarché pressés jusqu’à la moelle par le système.
Oui, mais moi je ne vois que ça toute la sainte journée, des filles gâchées,
exposées comme des marchandises pour quelques tours de manège sur la scène
médiatique puis jetées dans la fosse commune. Et je participe à cela, à devoir
les considérer les unes après les autres comme des objets pour mes photos, la
suivante après la suivante : la tête bien droite, ne bouge plus, fixe
l’objectif, tends tes bras, sois sexy, bombe tes seins, penche toi en avant,
souris. Cela fait des années que ça dure. Aujourd’hui, je n’en peux plus.
Promenez-vous dans Paris la nuit et
vous pourrez, peut-être, vous débarrasser en partie de votre fardeau. Voyant
que la cocaïne et les antidépresseurs restaient sans effet durable sur moi, c’est
mon psy qui m’a conseillé de faire cela, de marcher, tout simplement, pour
libérer mon corps de toutes ses tensions. Ce que je ne peux avouer à mon psy,
c’est que ce simple conseil thérapeutique m’a engagé sur une voie inattendue.
Je m’emploie depuis peu à sélectionner
les filles les plus usées, les plus défraichies, celles qui ont la trentaine,
celles qui sont sur le point de craquer ou que l’agence va jeter prochainement.
Je les choisis puis je les tue pour leur épargner la disgrâce et le
déshonneur ; je les tue plus rapidement que la vie, puisque la vie, leur vie
précisément, est encore plus irréparable que toutes les autres. C’est ma propre
forme de repentance et, en même temps, plus égoïstement, je n’ai rien trouvé de
mieux pour maintenir l’équilibre de ma balance psychique. J’en ai déjà tué deux
en l’espace de trois semaines. Comment ? Par strangulation. Je peux me
flatter d’avoir de grandes mains d’artiste aussi habiles dans le maniement des
objectifs que sur le corps d’une femme. Avec elles, je suis aussi doué pour
l’amour que pour la mort.
Contrairement à ce que je craignais, je
n’ai pas été inquiété pour mes deux crimes et, à ce propos, ma mère avait tort.
Souvenez-vous ! Elle parlait de mes décisions concernant les choses et les
gens. Eh bien, je vous dirai que nous vivons une époque où il n’y a plus que
des choses, des choses mobiles qui ressemblent à des gens, des choses avec un
corps, une tête et des bras, des choses certes dotées de paroles mais seulement
pour mieux nous vendre un abonnement par téléphone, pour mieux nous accueillir
à la banque, pour ranger des boites de conserves et des pots pour bébé dans les
linéaires des grandes surfaces, pour passer dans une émission de télé-réalité,
pour présenter la météo ou pour défiler lors de la semaine de la mode
parisienne. Alors bon, à notre époque, qu’est-ce qu’elle peut bien en avoir à
foutre la brigade anti-criminalité de deux pauvres choses sans vie, abandonnées
dans leurs appartements ? Rien visiblement, puisque ce soir encore, je
suis dehors. Et je suis certain de plusieurs vérités comme par exemple de la
réalité de la brise légère et chaude soufflant sur mon visage et dans mes
cheveux grisonnants, de ma démarche assurée et de mon allure de play-boy,
puisqu’il parait que je suis plutôt beau. Pour le reste, c’est moins évident.
Le décor urbain, la rumeur continue de la ville, le bitume sous mes pieds, les
lampadaires, c’est moins évident. Les gens – quand il y en a – c’est moins
évident.
Promenez-vous dans Paris la nuit et
demandez-vous s’il ne serait pas temps de rentrer chez vous. J’hésite. J’ai
déjà deux petites mortes dans mon sillage et, pour l’instant aussi, la chance
de mon côté. Mais cela pourrait bien ne pas durer, si je ne suis pas
suffisamment vigilant, si tout finit par s’embrouiller pour de bon comme cela
arrive fatalement pour les gens comme moi, pour tous ceux qui ont une mission
mais que tout le monde préfère traiter de psychopathe ou plus vulgairement
encore de taré. Enfin, la situation est encore assez claire pour le moment,
alors je décide de ne pas rebrousser chemin. Je vais plutôt poursuivre ma
promenade nocturne, c'est-à-dire continuer à suivre Elisabetta jusqu’à chez
elle et une fois parvenu à destination, je ferai ce que j’ai à faire.
Elisabetta Del Montello, c’est une
fille de l’agence comme les précédentes. A notre dernière réunion, le directeur
artistique nous a signalé que l’on se séparait d’elle le mois prochain. Bien
sûr, elle n’en sait encore rien. Pour l’instant, elle rentre de soirée, marquant
régulièrement un arrêt devant les luxueuses vitrines de l’avenue. Et je suis
sur le même trottoir qu’elle, à une distance raisonnable de vingt trois pas
environ. Je ne la distingue que de dos et rarement de profil, seulement quand
son délicieux visage vient se découper dans la lumière crue des néons éclairant
un sac Vuitton ou une robe Chanel et alors, je la vois comme un papillon attiré
par la lumière d’un réverbère, comme une douce et belle créature, mais fragile,
cherchant dans la nuit un objet-talisman au prix exorbitant pour s’assurer une
jeunesse durable à défaut d’être éternelle.
La vie ne se répare pas. C’est grave
d’ôter une vie. Encore des paroles qui ont peut-être été prononcées par maman à
l’époque où j’écrasais des fourmis où que je nourrissais le rêve secret de
jeter le chat par la fenêtre du vingtième étage de notre appartement, juste
pour voir ce que cela ferait. Ce soir, je suis grand et tout est
différent ; je n’ai aucune envie de faire souffrir Elisabetta, la jolie
fille papillon attirée par les strass, les bijoux, les sacs et les robes, même
si je dois la tuer avant que les autres ne le fasse à ma place et d’une manière
beaucoup plus perverse. Nous marchons dans les pas l’un de l’autre, pas
vraiment ensemble, pas vraiment seuls ; elle, comme une figure
stroboscopique passant de la nuit à la lumière et de la lumière à la nuit et
moi, juste comme son ombre.
Sur plusieurs mètres encore, tout est
parfait ; elle toujours devant et moi derrière, certain qu’elle ignore
tout et de ma présence et de mes intentions. Elle porte une grande robe noire plutôt
stricte à laquelle manque cette découpe audacieuse qui me laisserait contempler
ses épaules nues, mais j’ai pour consolation ses cheveux d’un blond naturel,
lisses et légèrement bouclés à leurs extrémités. J’ai le droit, aussi, par
intermittence, à son regard enfantin, à ses grands yeux noirs mutins
lorsqu’elle s’arrête pour contempler l’un des objets-talismans rangés dans
l’alignement des vitrines impeccables jalonnant notre route. J’ai soudain envie
de pleurer, tellement il m’est triste de devoir la supprimer. Et dans la
foulée, je regrette aussi qu’elle ne me connaisse pas, que nous n’ayons jamais
eu l’occasion de travailler ensemble à l’agence, seulement de nous y croiser en
parfaits inconnus.
Promenez-vous dans Paris la nuit et
pensez tout à la fois aux chats, aux fourmis, aux objets-talismans et aux
quelques femmes rares, à peine effleurées qui sont entrées, à un moment donné,
en collision avec votre petite existence. Oui, pensez à tous ces instants où la
perfection était là, à portée de main, avant, l’instant d’après, de vous
échapper complètement. Dans votre tête, cela résonnera toujours comme un
plateau de verres en cristal se brisant sur du carrelage. Tandis que je
poursuis mon chemin dans les pas d’Elisabetta, je revois toutes ces choses,
j’embrasse l’absolu, je tente de retenir un idéal rendu plus net encore par les
formes ordinaires auxquelles je peux le comparer. Je me dis qu’en moyenne, une
femme mesure un mètre soixante trois pour soixante deux kilos mais que celle
que je suis dans la nuit, en ce moment même, a plus de chance d’atteindre les
étoiles de par sa grandeur et de par sa légèreté. Je dirai que ma troisième
victime frôle les un mètre quatre vingt et ne doit peser guère plus que
cinquante kilos. Elle a tout, elle incarne la perfection du mannequin et j’en
viens à considérer que c’est peut-être elle mon objet-talisman, celle que je
cherche depuis toujours. Je voudrai crier mais, au bout du compte, c’est un
autre genre d’éclat vulgaire qui vient déchirer le silence : celui
provoqué par le froissement métallique et irrégulier d’une cannette de soda
vide que mon pied droit écrase bruyamment. Me voilà figé, tétanisé, piégé et
c’est à peine si j’ai le temps de voir la jeune femme papillon, mon mannequin
parfait, Elisabetta, se tourner dans ma direction pour parcourir à rebours et
d’un pas décidé, la distance magique et invisible qui jusqu’alors me tenait
séparée d’elle.
A l’écho persistant de la cannette
semblant se répercuter dans tout Paris, se mêlent à présent les percussions
furieuses de ses talons sur le trottoir. Et là, j’entends sa voix :
- Cazzo ! Figlio di buona
madre ! Qu’est-ce que vous me voulez ? Vous me suivez ou quoi ?
Ce qu’elle me balance en italien n’est
pas gentil. Le reste non plus d’ailleurs. La perfection, ça n’existe pas.
Promenez-vous dans Paris la nuit et
considérez que vos déambulations touchent à leurs fins, que la chance a tourné
et que vous venez de vous faire prendre la main dans le sac. Que tout est foutu
aussi et que cela va se savoir dans les journaux et à la télé. Le photographe
de mode cinglé, ses chats, ses fourmis, ses deux premières victimes et la
troisième femme-objet-talisman de trop qui a causé sa perte. Je peux aussi me
dire que rien de tout cela ne va arriver, que j’ai encore le contrôle,
qu’Elisabetta ne s’adresse pas vraiment à moi, qu’en réalité je suis toujours
son ombre, muette et indétectable. Alors, pour disparaître, je tente une
pitoyable diversion. Je me tourne moi aussi vers la première vitrine qui se
présente à moi, j’entre dans la lumière, je me dévoile, je me compose un masque
d’honnêteté, celui d’un simple touriste insomniaque scrutant l’intérieur d’une
boutique à la recherche d’un cadeau pour son épouse restée à l’étranger. Je me
persuade de n’être qu’un homme ordinaire en quête d’un beau foulard, d’un beau
parfum, d’un beau collier, d’une belle bague ou d’une belle montre à offrir à
mon épouse imaginaire, comme cela se fait toujours entre celles et ceux qui en
ont encore les moyens.
Je fixe d’abord mes pieds, imaginant
ainsi mieux me fondre dans le décor puis, je remonte lentement pour découvrir
ce que peut bien avoir à m’offrir l’enseigne luxueuse devant laquelle je viens
de stopper brutalement. Ce que le magasin me propose n’est pas seulement
beau ; ce que le magasin me propose est tout bonnement magnifique. Ce
qu’il m’est alors donné de contempler dans la vitrine n’est ni plus ni moins
que la sœur jumelle statique d’Elisabetta, le double de la femme papillon que
je dois toujours étrangler ce soir : même robe, mêmes courbes
fantastiques, même coupe et même couleur de cheveux aussi.
Arrêtez-vous dans Paris la nuit pour
maudire cette tumeur invisible logée dans votre esprit, cette saleté presque
héréditaire qui a toujours gâchée votre vie déjà irréparable à la base. C’est à
ce mal en moi que je songe, tandis que je reste planté devant la copie
d’Elisabetta dans la vitrine. Ce mal qui fait que je ne comprendrai jamais la
distinction que l’on peut faire entre les gens et les choses. Je l’ai déjà dit,
je sais, mais les fous de mon espèce ne cessent de se répéter sans arrêt. Il
faut vous y habituer.
Je ne vois plus que la réplique de ma
proie, droite et fière sur son estrade de velours beige, les yeux clos, la tête
penchée en arrière, son cou offert prêt à être serré. Alors je tends mes mains fébriles
dans sa direction, au-dessus de ses épaules immobiles, ignorant la vitrine
parfaitement transparente qui la protège de ma démence.
C’est au moment où mes doigts
effleurent le verre qu’elle recommence à m’insulter dans sa langue
natale :
- Figlio di puta ! Je t’ai posé
une question je crois, t’es quoi hein ? Un tordu qui suis les filles dans
la rue ? C’est quoi ton délire ?
Je ne retiens que le c’est quoi ton délire ? Manière
épouvantée de m’avertir qu’elle n’apprécie pas de voir mes mains tendues en
direction de son cou, qu’elle est à juste titre effrayée par la fin que je lui
réserve dans une fraction de seconde. Et tandis qu’elle me questionne, c’est
déjà son fantôme, son âme faisant comme un reflet dans la vitrine qui s’adresse
à moi, son visage trouble mais vivant, superposé par dessus ses traits de
plastique.
Elle aurait pu partir, continuer sa
route et ainsi m’échapper mais non, je la sens qui se tient à la fois dans mon
dos et devant moi, m’observant maintenant avec un air conjuguant dégoût et
colère. Et moi, je ne baisse pas les bras.
- Eh ! C’est toujours à toi que je
parle connard !
Elle n’en démord pas et son expression
se charge d’une nouvelle variable, celle du doute :
- Attends un peu pauvre minable, t’es
pas l’un des photographes qui bosse à l’agence ?
Et moi qui me croyais invisible !
Un mètre quatre vingt pour cinquante
kilos, une forte détermination mais aussi des années de pratique d’auto-défense
que je n’avais pas envisagé. Alors, comme je me refuse à lui faire face et à
lui répondre, Elisabetta me fait pivoter sur moi-même et je me sens partir
contre la vitre.
Ne pensez plus à Paris la nuit car nous
n’en sommes plus là. Soupesez plutôt le poids de vos erreurs et de votre propre
corps au moment où celui-ci heurte la vitrine, déclenchant ainsi le système
d’alarme assourdissant de la boutique. Voyez avec quelle rapidité le gérant se
tient déjà dans l’entrée, en robe de chambre, le portable à la main, prêt à
appeler les flics. Regardez comment Elisabetta pointe son doigt dans votre
direction, comme pouvait le faire votre mère autrefois. Elisabetta encourageant
effectivement le gérant à alerter la police, parce que, soutient-elle, vous
avez tenté de l’étrangler en pleine rue, elle ou sa sœur en celluloïd. Enfin,
vous ne savez plus bien.
Fin de la promenade. La perfection des
mannequins a fini par vous perdre et c’est maintenant à votre tour de devenir
un objet-talisman que l’on viendra bientôt étudier, non pas derrière une
vitrine mais derrière les barreaux d’une prison.
Pierre-Olivier
Lacroix - Dijon, Septembre 2013.

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