samedi 14 décembre 2013

L'art et la manière

          Après cinq ans de vie commune, Antoine regrettait que Marie ne lui témoignât pas un peu plus d’admiration : à trente quatre ans, il n’en était, après tout, qu’au commencement de sa carrière. Il n’avait vendu que quelques toiles et, avant d’en arriver à ce maigre résultat, il s’était longtemps cherché, luttant contre les doutes qui précèdent toujours les engagements profonds de l’âme. Il s’était égaré dans d’innombrables soirées mondaines et alcoolisées qui ne lui avaient, hélas, ouvertes aucune porte mais aujourd’hui, le temps de la dispersion était révolu.


Ses mains, autrefois délicates, n’étaient qu’explosions de chair, cratères de couleurs, crevasses acides de gouaches, d’huiles et de dissolvants. Ces stigmates ne pouvaient être que le signe de sa réussite imminente. Il se sentait marqué par le sceau chaotique de la création et, s’il ne restait qu’un seul obstacle susceptible d’entraver son enthousiasme, c’était bien le défaitisme que Marie manifestait à ce sujet.
Elle lui répétait souvent qu’elle ne resterait pas en compagnie d’un homme qui refusait, obstinément, de chercher un juste équilibre entre sa vie de peintre et ses obligations professionnelles :

- Si tu ne trouves pas du travail, je veux dire un vrai poste, je te quitte ! Je te donne une semaine et après, adieu !

Antoine n’avait que faire de ces menaces car, à chaque fois, il parvenait à repousser l’échéance aux Calendes Grecques.

- Si tu me dis que je dois trouver un vrai poste, tu insinues par là qu’il en existe de faux, lui faisait-il remarquer pour la mettre en colère, sans lever les yeux du tableau sur lequel il oeuvrait.

Elle haussait alors les épaules, résignée, puis s’agitait dans tous les sens, en levant les bras au ciel comme une Madone éplorée :

- Oui, je crois qu’il y a des métiers superficiels si je considère l’idée que tu te fais de notre habitation ! criait-elle, en pointant dans sa direction un doigt accusateur.

Il est vrai qu’Antoine avait fait de l’appartement un gigantesque atelier, laissant peu de place à sa conjointe. Dans l’étroit couloir de l’entrée, privé d’électricité, des chevalets massifs patientaient en file indienne; Marie se risquait parfois, à glisser entre leurs pieds, ses petites chaussures à talons ou ses sacs remplis de vêtements à la mode. La cuisine et les toilettes servaient de remises à des cartons entiers de tubes usagers et de pinceaux hirsutes. Ces accessoires devenus inutiles formaient dans leurs boîtes une masse désagréable constituée de poils dressés, de métal rouillé et de bois pourri. Enfin, la grande pièce commune qui devait être un salon, ressemblait davantage à une galerie d’exposition : ses murs étaient recouverts par les toiles du maître des lieux; quant aux aquarelles, moins honorables, qui n’avaient pas encore trouvé leur place, elles reposaient dans un coin, à même le sol.

         Seule la chambre, protégée par sa rigoureuse intimité, échappait aux disputes qui ne manquaient jamais d’éclater.

Antoine et Marie étaient nus, allongés côte à côte sous la couette, ils se tenaient par la main pour prolonger l’harmonie intense dont ils avaient joui à un moment incertain de la nuit.

Il se tourna vers elle pour lui caresser la nuque. Il adorait plus que tout cette partie de son corps; ici, sa peau laiteuse dessinait le plus étrange des paradoxes : à la fois délicate et ferme, elle ondulait à chaque mouvement de sa tête en captant au passage le voile bleu-clair de l’aube.

- Tu sais, murmura-t-elle, dans la vie il y a l’art et la manière.

Il crut qu’elle rêvait et ne jugea pas nécessaire de lui répondre, mais elle continua :

- L’art consiste à contempler les beautés du monde. La manière, elle, correspond à notre degré d’adaptation dans la société, à nos gestes et aux artifices que l’on adopte pour conquérir l’estime d’autrui.

Antoine eut envie de rire, mais se retint. Marie était directrice-adjointe dans une grande agence de publicité et il trouvait presque incroyable qu’elle osât lui tenir ce genre de discours, semblable à ceux dont elle abreuvait les crétins cocaïnés sous ses ordres.

- Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ? lui demanda-t-il intrigué.

Elle se tourna vers lui et réfléchit un court instant avant d’ajouter : 

- Pour l’art, tu es un chef, je l’avoue mais pour ce qui est de la manière, tu as tout à apprendre.

- Et tu penses qu’un “vrai travail” m’aiderait à m’épanouir tout à fait ? précisa Antoine pour parachever ce brillant raisonnement.

- Exactement ! s’exclama Marie avant de l’embrasser avec une tendresse particulière qu’il n’avait pas songé à retrouver de sitôt.

         Antoine se rasa, fit disparaître les épais nuages de mousse mentholée qui flottaient à la surface de l’eau sale du lavabo et s’observa dans le miroir de la salle de bain : son nouveau visage était celui d’un individu respectable et ses traits plus authentiques d’artiste négligé lui manquaient déjà. Marie s’était montrée très persuasive en lui recommandant de ne plus chercher à se vieillir :

- A l’agence, on a besoin de gens dynamiques, commence par me couper cette affreuse barbe, lui avait-elle ordonné en partant, tu me fais penser à un ermite !

Il lui avait obéi et lorsqu’elle rentrerait ce soir, elle serait fière du résultat. Il essuya ses joues, surpris par le regard inquiet qu’il s’adressa; la raison en était pourtant simple : il ne se reconnaissait plus.

Pourquoi diable avait-il promis à Marie qu’il se présenterait à l’entretien, pour le poste de graphiste, que son entreprise proposait ?

Parce qu’il avait toutes les compétences pour réussir dans cette fonction et qu’au début, cette perspective lui avait paru intéressante.

Maintenant, elle lui semblait stupide. Si Marie n’aimait plus sa façon d’être, elle n’avait qu’à partir. Elle n’était plus une femme, mais une rencontre, survenue au cours d’un vernissage où ils avaient eu le malheur de se parler pour la première fois. En acceptant le pacte d’un contrat à durée indéterminée, Antoine passerait le reste de sa vie dans un bureau crème, boirait des expressos infects à chacune de ses pauses et trimerait sans relâche, jusqu’à la retraite, épaulé par d’insignifiants collègues.

Il était né peintre, il n’avait pas l’étoffe d’un cadre et, contrairement à ce que croyait Marie, il ne réussirait pas à convaincre la direction de sa bonne volonté alors qu’il n’en avait aucune.

         Plus jeune, il avait tenté de se plier aux règles de la vie sociale au cours d’un rendez-vous à l’ANPE. Il n’avait pas pris la peine de constituer un curriculum vitae, dans la mesure où son baccalauréat et ses connaissances picturales n’auraient rempli que deux ou trois lignes au maximum. Une secrétaire décrépie s’était entretenue avec lui dans une sorte de cellule, datant d’un autre siècle. Elle avait brassé, dans l’air encore respirable, des formulaires jaunis qu’Antoine avait eu bien du mal à compléter.

Lorsqu’il en était venu à bout, elle avait parcouru, en diagonale, l’ensemble des documents, puis s’était moquée de lui :

- Vous êtes bien gentil, avait-elle remarqué en traînant derrière elle une voix rocailleuse de fumeuse désabusée, mais vos renseignements sont incomplets. Par exemple, pour votre profil, qu’est-ce que l’on fait ?

A cette question, Antoine avait répondu en effectuant une rotation à quatre-vingt dix degrés sur sa chaise :

- Le voilà mon profil, c’est le meilleur à ce qu’il parait et s’il vous en faut une photographie, je peux m’en charger.

L’employée de l’ANPE avait déjà reçu les candidats les plus loufoques qui soient, mais jamais elle ne s’était préparée à rencontrer un pareil énergumène. Quelques minutes plus tard, Antoine avait même hésité à signer son attestation de demandeur d’emploi.

- Qu’est-ce qui ne va pas encore monsieur Champenoy ?

- Cette inscription à vos services, elle est gratuite n’est-ce pas ? avait-il demandé à la vieille dame sur le ton de la confidence.

En retour, elle s’était contentée d’hocher la tête et de clore le dossier sans un mot de plus. 

         Le souvenir de cette scène l’obsédait, stagnant à la lisière de sa mémoire comme un tapis de mauvaises herbes à la surface d’un marécage. L’image de cette époque qu’il gardait de lui le paralysait car c’était celle-ci : naïve et insouciante, qu’il présenterait devant le recruteur de l’agence.

Il appliqua quelques corrections au portrait de Marie qu’il préparait en secret et qu’il comptait lui offrir à la fin du mois pour son anniversaire. Au commencement, son poignet trembla légèrement sur la toile; les traits maladroits s’affirmèrent à mesure que son angoisse s’estompait dans le confort de la représentation.

Antoine attendait Marie pour dix neuf heures trente mais elle rentra tôt. Elle traversa le couloir d’un pas pressé, sans renverser le moindre chevalet sur son passage. Cet exploit était d’autant plus extraordinaire que son champ de vision se trouvait voilé par la pile de paquets qu’elle transportait à bout de bras. Elle avait participé à une importante réunion puis s’était libérée pour faire les soldes.

- Surprise ! lui annonça t-elle en lui offrant les mystérieux colis, emballés dans un élégant papier carmin.
Il n’aurait pas imaginé de cadeaux plus empoisonnés que ceux-ci : une chemise blanche de ministre, un costume bleu de commercial et une cravate assortie dont les motifs improbables, tirés d’un dessin-animé pour enfants, étaient des plus ridicules.

Il la remercia, dissimulant par là le dégoût qu’elle lui inspirait désormais. Avec ce déguisement, elle le réduisait à l’objet d’une de ses réclames stéréotypées.

- Tu vois, renchérit-elle pour aggraver son cas, voilà un ensemble qui donne tout de suite une bonne opinion sur celui qui le porte, je te le garantis !

Marie avait sans doute raison puisqu’elle appartenait à la majorité des criminels, coupables du génocide esthétique contemporain où le raffinement était sacrifié au profit du vulgaire, où chaque jugement, fondé sur les critères d’un épouvantable élitisme par le bas, ne laissait pas la moindre opportunité au véritable talent.

Antoine s’autorisa une remarque pour échapper, peut-être, au destin tragique que l’on se permettait de tracer pour lui.

- C’est que je n’ai jamais su faire un nœud de cravate, bredouilla-t-il.

Elle resta bouche bée, sidérée par ce propos inconcevable. S’il la savait superficielle, elle ne ratait pas une occasion pour le traiter comme le dernier des imbéciles.

Ils dînèrent sans se parler, elle profita du silence pour feuilleter le journal et choisir l'émission qu’elle regarderait après le repas. Depuis l’avènement de la télé-réalité, Marie consacrait une bonne partie de ses loisirs au petit écran. Antoine débarrassa la table pendant qu’elle s’installait dans le canapé usé; il la trouva presque belle, pelotonnée dans sa couverture de laine, une cigarette suspendue aux lèvres, hypnotisée par une sarabande d’adolescents artificiels que des producteurs, sordides par nature, retenaient en otages dans un studio de la Plaine Saint-Denis. 

S’intéressait-elle sérieusement à ce programme ? Son engouement pour ces pauvres êtres ne correspondait-il pas plutôt à une autre de ses manières ?

En raison de son statut, elle ne pouvait que s’obliger à regarder ces idioties, ne serait-ce que pour en parler à ses brillants collaborateurs dès le lendemain. Pour ne rien arranger, Antoine manquait d’arguments pour la critiquer car son comportement la confortait au sein de l’odieuse majorité. S’il voulait vraiment la déstabiliser, il devait faire semblant de jouer dans son camp et accomplir un acte impeccable dans ce sens, comme par exemple réussir son nœud de cravate.

Il n’aurait su dire à quand remontait l’origine de cet ornement vestimentaire mais il était au moins sûr d’une chose : le seul plaisir procuré par un apparat si contraignant, résidait dans le sentiment de libération que l’on éprouvait en le retirant à la fin de son travail. Aussi efficace qu’un boulet relié au mollet du bagnard, la cravate ligotait son porteur à son labeur quotidien d’une façon plus vicieuse et radicalement masochiste.

Malgré ces obscures certitudes, Antoine voulut pousser l’expérience jusqu’à son terme.

Il noua le serpent de tissu en usant de divers stratagèmes, tous plus mauvais les uns que les autres : arrivé à ce qu’il estimait être la dernière boucle, la cravate finissait toujours par se dénouer ou par se positionner n’importe comment le long de son torse. L’acharnement qu’il investit dans cette épreuve ne fit qu'accélérer la cadence de ces échecs. Il s’énerva et voulut abandonner.

Il entendit, au loin, la voix insipide d’un présentateur qui invitait les spectateurs à se munir de leurs téléphones pour désigner lequel des adolescents dégénérés devait quitter ses compagnons d’infortune. En s’emparant du combiné posé à ses côtés, Marie se tourna vers Antoine et lui adressa une remarque sournoise qui ne fit qu’attiser sa colère :

- Et dire que l’on a recensé plus d’une centaine de techniques pour nouer une cravate, c’est fou tu ne trouves pas ?

Elle se leva en poussant un long soupir :

- Tu es content ? Tu vas me faire manquer le vote éliminatoire de mon jeu favori !

Encore un reproche absurde qu’il ignora.

Elle se plaça en face de lui et s’empara du maudit morceau d’étoffe : objet de la discorde du moment. Elle le passa autour de son cou, puis enchaîna une série de gestes lents mais précis, à l’intention d’Antoine, qui s’efforça de les mémoriser.

Au terme de ce superbe numéro de manipulation, digne des meilleurs prestidigitateurs, Marie se retrouva cravatée à la perfection. La maîtrise émanant de ses mouvements, venait de réduire à néant les secrets qui entouraient son cadeau diabolique. Elle triomphait :

- J’espère que tu réalises comme c’est simple ! piailla-t-elle sans retenir l'exaltation insensée qui culminait dans les aigus grotesques de sa voix.

Antoine n’en revenait pas.

La femme hystérique qu’il avait devant lui, était-elle bien celle avec qui il partageait le même toit ?

De toute évidence, ce n’était pas Marie qui gagnait ce duel mais, une fois encore, le maniérisme sur lequel reposait toute sa vie égoïste. Il se reprochait seulement de n’avoir pas su déceler, plus tôt, ce mal qu’elle portait en elle. A présent, il ne pouvait que contempler l’étendue des dégâts.

Elle défit les boucles compliquées, mais garda la cravate sur elle :

- Considère un instant que tu es couturier, que je suis la délicieuse femme à habiller et que tu dois refaire le même nœud sur moi comme je viens de te le montrer, lui suggéra-t-elle sur le ton plus doux qu’elle prenait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose.

Il hésita, trouvant cette simulation inutile, mais elle insista et il céda. Elle pencha légèrement sa tête en arrière pour lui faciliter la tâche.     

Antoine saisit les deux extrémités de la cravate et s’évertua à reproduire, l’un après l’autre, les gestes qu’elle lui avait appris.

Le nœud se reforma presque tout seul.

Marie, cravatée à nouveau, s’émerveilla d’un tel miracle :

- Oh ! Antoine, je te félicite ! Du premier coup !

A lui aussi, le nœud plaisait, mais il le trouvait un peu lâche. Pour que sa noble tentative soit une totale réussite, il devait la transfigurer : faire preuve de la même exigence qu’il accordait à ses toiles.

- Je peux rendre ce nœud plus élégant et plus discret en le resserrant, qu’en dis-tu ? lui demanda t-il.
Comme Marie ne formulait aucune objection, Antoine serra et serra encore, de toutes ses forces, jusqu’à obtenir l’effet qu’il recherchait.

- Eh bien ma douce ! Tu la portes bien cette cravate d’homme, tu ne trouves pas ?

Antoine lui reposa plusieurs fois cette question, en vain, à peine conscient que désormais, Marie ne pourrait plus jamais lui faire la moindre remontrance concernant la manière dont il s’y était pris.

         “Io fei gibetto a me de le mie case”.
         “Moi je fis un gibet de ma propre maison”.
         (Dante, “La Divine Comédie” - “Enfer” XIII 145-151)

        
   


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