Après cinq ans de vie commune, Antoine regrettait
que Marie ne lui témoignât pas un peu plus d’admiration : à trente quatre ans,
il n’en était, après tout, qu’au commencement de sa carrière. Il n’avait vendu
que quelques toiles et, avant d’en arriver à ce maigre résultat, il s’était
longtemps cherché, luttant contre les doutes qui précèdent toujours les
engagements profonds de l’âme. Il s’était égaré dans d’innombrables soirées
mondaines et alcoolisées qui ne lui avaient, hélas, ouvertes aucune porte mais aujourd’hui,
le temps de la dispersion était révolu.
Ses mains, autrefois délicates,
n’étaient qu’explosions de chair, cratères de couleurs, crevasses acides de
gouaches, d’huiles et de dissolvants. Ces stigmates ne pouvaient être que le
signe de sa réussite imminente. Il se sentait marqué par le sceau chaotique de
la création et, s’il ne restait qu’un seul obstacle susceptible d’entraver son
enthousiasme, c’était bien le défaitisme que Marie manifestait à ce sujet.
Elle lui répétait souvent qu’elle ne
resterait pas en compagnie d’un homme qui refusait, obstinément, de chercher un
juste équilibre entre sa vie de peintre et ses obligations professionnelles :
- Si tu ne trouves pas du travail, je
veux dire un vrai poste, je te quitte ! Je te donne une semaine et après, adieu
!
Antoine n’avait que faire de ces
menaces car, à chaque fois, il parvenait à repousser l’échéance aux Calendes
Grecques.
- Si tu me dis que je dois trouver un
vrai poste, tu insinues par là qu’il en existe de faux, lui faisait-il remarquer
pour la mettre en colère, sans lever les yeux du tableau sur lequel il
oeuvrait.
Elle haussait alors les épaules,
résignée, puis s’agitait dans tous les sens, en levant les bras au ciel comme
une Madone éplorée :
- Oui, je crois qu’il y a des métiers
superficiels si je considère l’idée que tu te fais de notre habitation !
criait-elle, en pointant dans sa direction un doigt accusateur.
Il est vrai qu’Antoine avait fait de
l’appartement un gigantesque atelier, laissant peu de place à sa conjointe.
Dans l’étroit couloir de l’entrée, privé d’électricité, des chevalets massifs
patientaient en file indienne; Marie se risquait parfois, à glisser entre leurs
pieds, ses petites chaussures à talons ou ses sacs remplis de vêtements à la
mode. La cuisine et les toilettes servaient de remises à des cartons entiers de
tubes usagers et de pinceaux hirsutes. Ces accessoires devenus inutiles
formaient dans leurs boîtes une masse désagréable constituée de poils dressés,
de métal rouillé et de bois pourri. Enfin, la grande pièce commune qui devait
être un salon, ressemblait davantage à une galerie d’exposition : ses murs
étaient recouverts par les toiles du maître des lieux; quant aux aquarelles,
moins honorables, qui n’avaient pas encore trouvé leur place, elles reposaient
dans un coin, à même le sol.
Seule
la chambre, protégée par sa rigoureuse intimité, échappait aux disputes qui ne
manquaient jamais d’éclater.
Antoine et Marie étaient nus,
allongés côte à côte sous la couette, ils se tenaient par la main pour
prolonger l’harmonie intense dont ils avaient joui à un moment incertain de la
nuit.
Il se tourna vers elle pour lui
caresser la nuque. Il adorait plus que tout cette partie de son corps; ici, sa
peau laiteuse dessinait le plus étrange des paradoxes : à la fois délicate et
ferme, elle ondulait à chaque mouvement de sa tête en captant au passage le
voile bleu-clair de l’aube.
- Tu sais, murmura-t-elle, dans la
vie il y a l’art et la manière.
Il crut qu’elle rêvait et ne jugea
pas nécessaire de lui répondre, mais elle continua :
- L’art consiste à contempler les
beautés du monde. La manière, elle, correspond à notre degré d’adaptation dans
la société, à nos gestes et aux artifices que l’on adopte pour conquérir
l’estime d’autrui.
Antoine eut envie de rire, mais se retint.
Marie était directrice-adjointe dans une grande agence de publicité et il
trouvait presque incroyable qu’elle osât lui tenir ce genre de discours,
semblable à ceux dont elle abreuvait les crétins cocaïnés sous ses ordres.
- Pourquoi est-ce que tu me racontes
ça ? lui demanda-t-il intrigué.
Elle se tourna vers lui et réfléchit
un court instant avant d’ajouter :
- Pour l’art, tu es un chef, je
l’avoue mais pour ce qui est de la manière, tu as tout à apprendre.
- Et tu penses qu’un “vrai travail” m’aiderait
à m’épanouir tout à fait ? précisa Antoine pour parachever ce brillant
raisonnement.
- Exactement ! s’exclama Marie avant
de l’embrasser avec une tendresse particulière qu’il n’avait pas songé à
retrouver de sitôt.
Antoine
se rasa, fit disparaître les épais nuages de mousse mentholée qui flottaient à
la surface de l’eau sale du lavabo et s’observa dans le miroir de la salle de
bain : son nouveau visage était celui d’un individu respectable et ses traits
plus authentiques d’artiste négligé lui manquaient déjà. Marie s’était montrée
très persuasive en lui recommandant de ne plus chercher à se vieillir :
- A l’agence, on a besoin de gens
dynamiques, commence par me couper cette affreuse barbe, lui avait-elle ordonné
en partant, tu me fais penser à un ermite !
Il lui avait obéi et lorsqu’elle
rentrerait ce soir, elle serait fière du résultat. Il essuya ses joues, surpris
par le regard inquiet qu’il s’adressa; la raison en était pourtant simple : il
ne se reconnaissait plus.
Pourquoi diable avait-il promis à
Marie qu’il se présenterait à l’entretien, pour le poste de graphiste, que son
entreprise proposait ?
Parce qu’il avait toutes les
compétences pour réussir dans cette fonction et qu’au début, cette perspective
lui avait paru intéressante.
Maintenant, elle lui semblait
stupide. Si Marie n’aimait plus sa façon d’être, elle n’avait qu’à partir. Elle
n’était plus une femme, mais une rencontre, survenue au cours d’un vernissage
où ils avaient eu le malheur de se parler pour la première fois. En acceptant
le pacte d’un contrat à durée indéterminée, Antoine passerait le reste de sa
vie dans un bureau crème, boirait des expressos infects à chacune de ses pauses
et trimerait sans relâche, jusqu’à la retraite, épaulé par d’insignifiants
collègues.
Il était né peintre, il n’avait pas
l’étoffe d’un cadre et, contrairement à ce que croyait Marie, il ne réussirait
pas à convaincre la direction de sa bonne volonté alors qu’il n’en avait
aucune.
Plus
jeune, il avait tenté de se plier aux règles de la vie sociale au cours d’un
rendez-vous à l’ANPE. Il n’avait pas pris la peine de constituer un curriculum
vitae, dans la mesure où son baccalauréat et ses connaissances picturales
n’auraient rempli que deux ou trois lignes au maximum. Une secrétaire décrépie
s’était entretenue avec lui dans une sorte de cellule, datant d’un autre
siècle. Elle avait brassé, dans l’air encore respirable, des formulaires jaunis
qu’Antoine avait eu bien du mal à compléter.
Lorsqu’il en était venu à bout, elle
avait parcouru, en diagonale, l’ensemble des documents, puis s’était moquée de
lui :
- Vous êtes bien gentil, avait-elle
remarqué en traînant derrière elle une voix rocailleuse de fumeuse désabusée,
mais vos renseignements sont incomplets. Par exemple, pour votre profil,
qu’est-ce que l’on fait ?
A cette question, Antoine avait
répondu en effectuant une rotation à quatre-vingt dix degrés sur sa chaise :
- Le voilà mon profil, c’est le
meilleur à ce qu’il parait et s’il vous en faut une photographie, je peux m’en
charger.
L’employée de l’ANPE avait déjà reçu
les candidats les plus loufoques qui soient, mais jamais elle ne s’était
préparée à rencontrer un pareil énergumène. Quelques minutes plus tard, Antoine
avait même hésité à signer son attestation de demandeur d’emploi.
- Qu’est-ce qui ne va pas encore
monsieur Champenoy ?
- Cette inscription à vos services,
elle est gratuite n’est-ce pas ? avait-il demandé à la vieille dame sur le ton
de la confidence.
En retour, elle s’était contentée
d’hocher la tête et de clore le dossier sans un mot de plus.
Le
souvenir de cette scène l’obsédait, stagnant à la lisière de sa mémoire comme
un tapis de mauvaises herbes à la surface d’un marécage. L’image de cette
époque qu’il gardait de lui le paralysait car c’était celle-ci : naïve et insouciante,
qu’il présenterait devant le recruteur de l’agence.
Il appliqua quelques corrections au
portrait de Marie qu’il préparait en secret et qu’il comptait lui offrir à la
fin du mois pour son anniversaire. Au commencement, son poignet trembla légèrement
sur la toile; les traits maladroits s’affirmèrent à mesure que son angoisse
s’estompait dans le confort de la représentation.
Antoine attendait Marie pour dix neuf
heures trente mais elle rentra tôt. Elle traversa le couloir d’un pas pressé,
sans renverser le moindre chevalet sur son passage. Cet exploit était d’autant
plus extraordinaire que son champ de vision se trouvait voilé par la pile de
paquets qu’elle transportait à bout de bras. Elle avait participé à une
importante réunion puis s’était libérée pour faire les soldes.
- Surprise ! lui annonça t-elle en
lui offrant les mystérieux colis, emballés dans un élégant papier carmin.
Il n’aurait pas imaginé de cadeaux
plus empoisonnés que ceux-ci : une chemise blanche de ministre, un costume bleu
de commercial et une cravate assortie dont les motifs improbables, tirés d’un
dessin-animé pour enfants, étaient des plus ridicules.
Il la remercia, dissimulant par là le
dégoût qu’elle lui inspirait désormais. Avec ce déguisement, elle le réduisait
à l’objet d’une de ses réclames stéréotypées.
- Tu vois, renchérit-elle pour
aggraver son cas, voilà un ensemble qui donne tout de suite une bonne opinion
sur celui qui le porte, je te le garantis !
Marie avait sans doute raison
puisqu’elle appartenait à la majorité des criminels, coupables du génocide
esthétique contemporain où le raffinement était sacrifié au profit du vulgaire,
où chaque jugement, fondé sur les critères d’un épouvantable élitisme par le
bas, ne laissait pas la moindre opportunité au véritable talent.
Antoine s’autorisa une remarque pour
échapper, peut-être, au destin tragique que l’on se permettait de tracer pour
lui.
- C’est que je n’ai jamais su faire
un nœud de cravate, bredouilla-t-il.
Elle resta bouche bée, sidérée par ce
propos inconcevable. S’il la savait superficielle, elle ne ratait pas une
occasion pour le traiter comme le dernier des imbéciles.
Ils dînèrent sans se parler, elle
profita du silence pour feuilleter le journal et choisir l'émission qu’elle
regarderait après le repas. Depuis l’avènement de la télé-réalité, Marie
consacrait une bonne partie de ses loisirs au petit écran. Antoine débarrassa
la table pendant qu’elle s’installait dans le canapé usé; il la trouva presque
belle, pelotonnée dans sa couverture de laine, une cigarette suspendue aux
lèvres, hypnotisée par une sarabande d’adolescents artificiels que des
producteurs, sordides par nature, retenaient en otages dans un studio de la
Plaine Saint-Denis.
S’intéressait-elle sérieusement à ce
programme ? Son engouement pour ces pauvres êtres ne correspondait-il pas
plutôt à une autre de ses manières ?
En raison de son statut, elle ne
pouvait que s’obliger à regarder ces idioties, ne serait-ce que pour en parler
à ses brillants collaborateurs dès le lendemain. Pour ne rien arranger, Antoine
manquait d’arguments pour la critiquer car son comportement la confortait au
sein de l’odieuse majorité. S’il voulait vraiment la déstabiliser, il devait
faire semblant de jouer dans son camp et accomplir un acte impeccable dans ce
sens, comme par exemple réussir son nœud de cravate.
Il n’aurait su dire à quand remontait
l’origine de cet ornement vestimentaire mais il était au moins sûr d’une chose
: le seul plaisir procuré par un apparat si contraignant, résidait dans le
sentiment de libération que l’on éprouvait en le retirant à la fin de son
travail. Aussi efficace qu’un boulet relié au mollet du bagnard, la cravate
ligotait son porteur à son labeur quotidien d’une façon plus vicieuse et
radicalement masochiste.
Malgré ces obscures certitudes,
Antoine voulut pousser l’expérience jusqu’à son terme.
Il noua le serpent de tissu en usant
de divers stratagèmes, tous plus mauvais les uns que les autres : arrivé à ce
qu’il estimait être la dernière boucle, la cravate finissait toujours par se dénouer
ou par se positionner n’importe comment le long de son torse. L’acharnement
qu’il investit dans cette épreuve ne fit qu'accélérer la cadence de ces échecs.
Il s’énerva et voulut abandonner.
Il entendit, au loin, la voix
insipide d’un présentateur qui invitait les spectateurs à se munir de leurs
téléphones pour désigner lequel des adolescents dégénérés devait quitter ses
compagnons d’infortune. En s’emparant du combiné posé à ses côtés, Marie se
tourna vers Antoine et lui adressa une remarque sournoise qui ne fit qu’attiser
sa colère :
- Et dire que l’on a recensé plus
d’une centaine de techniques pour nouer une cravate, c’est fou tu ne trouves
pas ?
Elle se leva en poussant un long
soupir :
- Tu es content ? Tu vas me faire
manquer le vote éliminatoire de mon jeu favori !
Encore un reproche absurde qu’il
ignora.
Elle se plaça en face de lui et
s’empara du maudit morceau d’étoffe : objet de la discorde du moment. Elle le
passa autour de son cou, puis enchaîna une série de gestes lents mais précis, à
l’intention d’Antoine, qui s’efforça de les mémoriser.
Au terme de ce superbe numéro de
manipulation, digne des meilleurs prestidigitateurs, Marie se retrouva cravatée
à la perfection. La maîtrise émanant de ses mouvements, venait de réduire à
néant les secrets qui entouraient son cadeau diabolique. Elle triomphait :
- J’espère que tu réalises comme
c’est simple ! piailla-t-elle sans retenir l'exaltation insensée qui culminait
dans les aigus grotesques de sa voix.
Antoine n’en revenait pas.
La femme hystérique qu’il avait
devant lui, était-elle bien celle avec qui il partageait le même toit ?
De toute évidence, ce n’était pas
Marie qui gagnait ce duel mais, une fois encore, le maniérisme sur lequel
reposait toute sa vie égoïste. Il se reprochait seulement de n’avoir pas su
déceler, plus tôt, ce mal qu’elle portait en elle. A présent, il ne pouvait que
contempler l’étendue des dégâts.
Elle défit les boucles compliquées,
mais garda la cravate sur elle :
- Considère un instant que tu es
couturier, que je suis la délicieuse femme à habiller et que tu dois refaire le
même nœud sur moi comme je viens de te le montrer, lui suggéra-t-elle sur le
ton plus doux qu’elle prenait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose.
Il hésita, trouvant cette simulation
inutile, mais elle insista et il céda. Elle pencha légèrement sa tête en
arrière pour lui faciliter la tâche.
Antoine saisit les deux extrémités de
la cravate et s’évertua à reproduire, l’un après l’autre, les gestes qu’elle
lui avait appris.
Le nœud se reforma presque tout seul.
Marie, cravatée à nouveau,
s’émerveilla d’un tel miracle :
- Oh ! Antoine, je te félicite ! Du
premier coup !
A lui aussi, le nœud plaisait, mais
il le trouvait un peu lâche. Pour que sa noble tentative soit une totale
réussite, il devait la transfigurer : faire preuve de la même exigence qu’il
accordait à ses toiles.
- Je peux rendre ce nœud plus élégant
et plus discret en le resserrant, qu’en dis-tu ? lui demanda t-il.
Comme Marie ne formulait aucune
objection, Antoine serra et serra encore, de toutes ses forces, jusqu’à obtenir
l’effet qu’il recherchait.
- Eh bien ma douce ! Tu la portes
bien cette cravate d’homme, tu ne trouves pas ?
Antoine lui reposa plusieurs fois
cette question, en vain, à peine conscient que désormais, Marie ne pourrait
plus jamais lui faire la moindre remontrance concernant la manière dont il s’y
était pris.
“Io
fei gibetto a me de le mie case”.
“Moi
je fis un gibet de ma propre maison”.
(Dante,
“La Divine Comédie” - “Enfer” XIII 145-151)

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