Sans quitter des yeux le vieux
Salvatore Bagarella, Stefano saisit du bout des doigts la soucoupe que lui
tendait Giuliana. Les tintements saccadés de la tasse fumante sur son support
en porcelaine caractérisant la peur incontrôlable de la servante, cessèrent
aussitôt. Dans le lourd silence tout aussi palpable qui s’en suivit, Stefano
porta la tasse à ses lèvres, l’inclinant juste ce qu’il faut pour ne goûter
d’abord qu’à la fine mousse du breuvage. Sous l’onctuosité délicate, il
soupçonna la véritable nature corsée du nectar et s’en réjouit. Après le voyage
exténuant qu’il venait d’accomplir depuis Palerme pour mettre la main sur le
vieux, ce café relevait d’une bénédiction :
- Ma visite a l’air de vous
surprendre Consigliere Bagarella,
pourquoi ?
Le vieux s’appuya sur les
accoudoirs de son fauteuil roulant pour se redresser, déclinant d’un geste
agacé l’aide de Giuliana qui avait repris place à ses côtés. Un instant, il
observa la progression aléatoire du robot-nettoyeur qui flottait à présent au
milieu de la piscine, aspirant feuilles et brindilles qui s’y étaient
accumulées pendant la nuit puis, revint à son visiteur en le dévisageant avec
mépris :
- Je suis étonné, c’est vrai,
mais seulement de constater que nos dirigeants envoient maintenant de simples Soldati
pour accomplir les bases œuvres. Je m’attendais à un peu plus de respect de
leur part, voilà tout. A une fin un peu plus digne de mon rang.
- Parce que vous croyez que vous
en avez eu, vous, du respect, lorsqu’il y a cinq ans vous avez trahi la
confiance de Don Faletti en détournant à votre seul profit quelques
milliards de Lires ? lui rétorqua Stefano avec tant d’aplomb dans la voix
que le vieux en resta médusé.
Le robot-nettoyeur se remit en
marche et dans un ronronnement régulier, poursuivit son manège, indifférent, en
direction du bord du bassin.
- Quoiqu’il en soit, à quoi bon
discuter puisqu’il est évident, jeune homme, que vous êtes venu pour me tuer,
marmonna Salvatore en se tortillant dans sa robe de chambre devenue trop grande
pour lui avec l’avancée de la maladie.
Stefano nia d’un signe de tête,
s’apprêtant à déguster la première gorgée de son café, posé sur la table de
jardin en fer forgé parmi les restes du petit-déjeuner du vieux :
- La situation n’est pas si
simple Consigliere Bagarella et vous connaissez nos lois mieux que
quiconque. Un membre de votre statut ne quitte la Famille que dans l’exil ou
dans la mort.
- Eh bien, justement, qu’a décidé
Don Faletti à mon sujet ?
Stefano haussa les épaules :
- Don Faletti n’a rien
tranché du tout. Il m’a laissé libre de choisir ce que nous allions faire de
vous.
- Alors quoi ! Vous allez
m’exécuter comme un chien ou me laisser vivre en paix les derniers mois qui me
restent ? s’impatienta le vieux Salvatore, refusant par là d’être l’objet
d’une sorte de jeu cynique dans lequel le maigre reliquat de son existence
pouvait être ainsi mis en balance.
- Je ne sais pas encore, lui
rétorqua cependant Stefano sans se départir de son flegme. C’est encore trop
tôt pour le dire.
- Fliglio di putana ! éructa
Salvatore en crachant par terre.
Stefano l’ignora, souffla sur sa
tasse et but.
Le café encore trop chaud éveilla
instantanément ses instincts de tueur, déployant son arôme sauvage sur ses
papilles puis sur son palais, pour mieux se répandre enfin dans tout son corps
et intensifier des perspectives négligées jusqu’alors. La villa de Salvatore
Bagarella dont les pierres apparentes du versant Est captaient les premiers
rayons matinaux d’un soleil éclatant. La terrasse de la propriété où ils se
trouvaient, surplombant un champ d’oliviers animé par une brise légère. L’écho
lointain du campanile de la cathédrale Santa Maria Di Fiore qui, à quelques
kilomètres de là, sonnait neuf heures.
- Divin votre café !
s’exclama Stefano à l’intention de Giuliana. Vraiment comme je l’aime.
La servante lui répondit par un
sourire crispé. S’il n’avait perçu la terreur que sa simple présence lui
inspirait, Stefano aurait pu en conclure que cette femme sans âge était née
muette. Salvatore qui, entre deux quintes de toux, semblait avoir retrouvé un
peu de son sang-froid, lui fit signe d’arranger la table. Giuliana accueillit
cette demande comme une délivrance, empila sur son plateau le bol, les couverts
sales et le verre de jus d’orange auquel son maître n’avait pas touché puis,
quitta le périmètre d’un pas pressé.
Stefano attendit de la voir
disparaître complètement derrière la baie vitrée du rez-de-chaussée donnant sur
le salon, pour extraire de son holster l’arme rutilante cachée dans le repli de
sa veste.
- Joli modèle, remarqua le vieux
Salvatore, identifiant un Walther P22 à dix coups au bout duquel venait se
greffer un modérateur de son. C’est donc avec cette arme magnifique que tu
comptes m’éliminer Soldato ?
- Je vous l’ai déjà dit Consigliere,
je n’en sais rien encore, insista Stefano en vérifiant le chargeur. Ma décision
demeure incertaine.
- Espèce de…Je pourrais te…
- Ne vous torturez pas
inutilement l’esprit, ce ne sera plus très long, précisa Stefano d’une voix qui
se voulait conciliante, pointant son pistolet en direction du sol et tenant, de
l’autre main, sa tasse à moitié vide.
Une autre gorgée, encore.
Le breuvage arrivé à température
idéale, libérait à présent des notes plus subtiles à la manière d’un vin rare.
En lui, l’essence caféinée agissait désormais comme un élixir susceptible de
dévoiler une part plus authentique de sa personnalité, enfouie sous son identité
revendiquée de « tueur impitoyable de la Cosa Nostra ». Ainsi, une
nuance de mélancolie passa sans doute fugitivement dans le regard de Stefano,
car le vieux Salvatore y décela une occasion unique pour le percer à
jour :
- Depuis votre arrivée inattendue
et pour le moins indésirable, tout décrépis et malade que je suis, je vous
observe jeune homme et je dois avouer qu’il me vient, comme ça, une question à
votre sujet.
- Laquelle ?
- Eh bien, à votre attitude, à
votre air si désinvolte, à vous voir aussi dans ce beau costume si fier et si
sûr de vous, j’en arrive à me demander quel sang peut bien couler dans vos
veines ?
- En vérité, je suis Sicilien de
par mon père mais aussi Tsigane de par ma mère, lui répondit tout naturellement
Stefano, déployant devant lui l’une des serviettes en papier que Giuliana avait
oublié d’emporter avec elle.
- Pourtant, votre ascendance
maternelle ne vous a nullement empêché d’entrer dans la Famille à ce que je
constate.
- En effet, confirma Stefano en
finissant lentement son délicieux café.
Du coin de l’œil, il examina le
dépôt noir et épais stagnant au fond de sa tasse, ne prêtant qu’une oreille
distraite aux ricanements du vieillard qui s’élevaient maintenant contre
lui :
- Un Tsigane ! Un
Tsigane ! Un Tsigane ! répétait le Consigliere, les
administrateurs de la Coupole recrutent des sangs-impurs ! Un
comble ! La tradition se perd !
Mais Stefano coupa court à ses
railleries :
- Cessez de m’insulter
Salvatore ! ordonna-t-il. Je vous serais reconnaissant de ne plus me traiter
de « Soldato » et de ne plus jamais souiller la mémoire de ma
défunte mère en la qualifiant de « putana » !
Salvatore se renfrogna dans son
fauteuil roulant et, pour la première fois, paniqua sérieusement en considérant
la tournure inquiétante des évènements.
Penché en avant comme un vautour
prêt à fondre sur sa proie, Stefano le fixait sans ciller. D’un mouvement du
bras savamment calculé, il venait de retourner sa tasse sur la serviette en
papier immaculée, lui faisant maintenant décrire des rotations de la paume de
la main dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ses longs cheveux
noirs corbeaux défaits sur ses larges épaules accentuaient son allure de démon
superbe, tout à la fois grave, élégant et terrifiant.
- Qu’est-ce que…qu’est-ce que
vous êtes entrain de faire ? balbutia Salvatore, fasciné malgré lui par le
ballet hypnotique de la tasse.
- Ma mère, c’est elle qui m’a enseigné les
rudiments des arts divinatoires.
Les yeux exorbités, vacillant de
tout son être, Salvatore se signa.
Stefano poursuivit :
- L’exil ou la mort. Les signes
du marc de café vont nous le dire à l’instant. Deux traits horizontaux, je vous
accorde ma clémence. Une croix et là…
- N’y a-t-il pas moyen de
s’arranger ? supplia Salvatore.
Stefano l’ignora.
Du bout des doigts, il remit sa
tasse à l’endroit et en examina attentivement le fond pour y lire ou non la
mort du Consigliere.
Il soupira.
Du pouce, il fit basculer le cran
de sûreté de son Walther P22 puis, engagea l’une des balles subsoniques du
chargeur dans le canon de l’arme.
Derrière lui, le robot-nettoyeur
clapotait, moteur éteint, cognant stupidement contre l’une des parois carrelées
de la piscine.

