samedi 11 janvier 2014

Le visiteur de Palerme


Sans quitter des yeux le vieux Salvatore Bagarella, Stefano saisit du bout des doigts la soucoupe que lui tendait Giuliana. Les tintements saccadés de la tasse fumante sur son support en porcelaine caractérisant la peur incontrôlable de la servante, cessèrent aussitôt. Dans le lourd silence tout aussi palpable qui s’en suivit, Stefano porta la tasse à ses lèvres, l’inclinant juste ce qu’il faut pour ne goûter d’abord qu’à la fine mousse du breuvage. Sous l’onctuosité délicate, il soupçonna la véritable nature corsée du nectar et s’en réjouit. Après le voyage exténuant qu’il venait d’accomplir depuis Palerme pour mettre la main sur le vieux, ce café relevait d’une bénédiction :
- Ma visite a l’air de vous surprendre Consigliere  Bagarella, pourquoi ? 
Le vieux s’appuya sur les accoudoirs de son fauteuil roulant pour se redresser, déclinant d’un geste agacé l’aide de Giuliana qui avait repris place à ses côtés. Un instant, il observa la progression aléatoire du robot-nettoyeur qui flottait à présent au milieu de la piscine, aspirant feuilles et brindilles qui s’y étaient accumulées pendant la nuit puis, revint à son visiteur en le dévisageant avec mépris :
- Je suis étonné, c’est vrai, mais seulement de constater que nos dirigeants envoient maintenant de simples Soldati pour accomplir les bases œuvres. Je m’attendais à un peu plus de respect de leur part, voilà tout. A une fin un peu plus digne de mon rang. 
- Parce que vous croyez que vous en avez eu, vous, du respect, lorsqu’il y a cinq ans vous avez trahi la confiance de Don Faletti en détournant à votre seul profit quelques milliards de Lires ? lui rétorqua Stefano avec tant d’aplomb dans la voix que le vieux en resta médusé.
Le robot-nettoyeur se remit en marche et dans un ronronnement régulier, poursuivit son manège, indifférent, en direction du bord du bassin.
- Quoiqu’il en soit, à quoi bon discuter puisqu’il est évident, jeune homme, que vous êtes venu pour me tuer, marmonna Salvatore en se tortillant dans sa robe de chambre devenue trop grande pour lui avec l’avancée de la maladie.    
Stefano nia d’un signe de tête, s’apprêtant à déguster la première gorgée de son café, posé sur la table de jardin en fer forgé parmi les restes du petit-déjeuner du vieux :
- La situation n’est pas si simple Consigliere Bagarella et vous connaissez nos lois mieux que quiconque. Un membre de votre statut ne quitte la Famille que dans l’exil ou dans la mort.
- Eh bien, justement, qu’a décidé Don Faletti à mon sujet ?        
Stefano haussa les épaules :
- Don Faletti n’a rien tranché du tout. Il m’a laissé libre de choisir ce que nous allions faire de vous.
- Alors quoi ! Vous allez m’exécuter comme un chien ou me laisser vivre en paix les derniers mois qui me restent ? s’impatienta le vieux Salvatore, refusant par là d’être l’objet d’une sorte de jeu cynique dans lequel le maigre reliquat de son existence pouvait être ainsi mis en balance.       
- Je ne sais pas encore, lui rétorqua cependant Stefano sans se départir de son flegme. C’est encore trop tôt pour le dire.
- Fliglio di putana ! éructa Salvatore en crachant par terre. 
Stefano l’ignora, souffla sur sa tasse et but.
Le café encore trop chaud éveilla instantanément ses instincts de tueur, déployant son arôme sauvage sur ses papilles puis sur son palais, pour mieux se répandre enfin dans tout son corps et intensifier des perspectives négligées jusqu’alors. La villa de Salvatore Bagarella dont les pierres apparentes du versant Est captaient les premiers rayons matinaux d’un soleil éclatant. La terrasse de la propriété où ils se trouvaient, surplombant un champ d’oliviers animé par une brise légère. L’écho lointain du campanile de la cathédrale Santa Maria Di Fiore qui, à quelques kilomètres de là, sonnait neuf heures.
- Divin votre café ! s’exclama Stefano à l’intention de Giuliana. Vraiment comme je l’aime.
La servante lui répondit par un sourire crispé. S’il n’avait perçu la terreur que sa simple présence lui inspirait, Stefano aurait pu en conclure que cette femme sans âge était née muette. Salvatore qui, entre deux quintes de toux, semblait avoir retrouvé un peu de son sang-froid, lui fit signe d’arranger la table. Giuliana accueillit cette demande comme une délivrance, empila sur son plateau le bol, les couverts sales et le verre de jus d’orange auquel son maître n’avait pas touché puis, quitta le périmètre d’un pas pressé.
Stefano attendit de la voir disparaître complètement derrière la baie vitrée du rez-de-chaussée donnant sur le salon, pour extraire de son holster l’arme rutilante cachée dans le repli de sa veste.
- Joli modèle, remarqua le vieux Salvatore, identifiant un Walther P22 à dix coups au bout duquel venait se greffer un modérateur de son. C’est donc avec cette arme magnifique que tu comptes m’éliminer Soldato ?
- Je vous l’ai déjà dit Consigliere, je n’en sais rien encore, insista Stefano en vérifiant le chargeur. Ma décision demeure incertaine.
- Espèce de…Je pourrais te…
- Ne vous torturez pas inutilement l’esprit, ce ne sera plus très long, précisa Stefano d’une voix qui se voulait conciliante, pointant son pistolet en direction du sol et tenant, de l’autre main, sa tasse à moitié vide.
Une autre gorgée, encore.
Le breuvage arrivé à température idéale, libérait à présent des notes plus subtiles à la manière d’un vin rare. En lui, l’essence caféinée agissait désormais comme un élixir susceptible de dévoiler une part plus authentique de sa personnalité, enfouie sous son identité revendiquée de « tueur impitoyable de la Cosa Nostra ». Ainsi, une nuance de mélancolie passa sans doute fugitivement dans le regard de Stefano, car le vieux Salvatore y décela une occasion unique pour le percer à jour :
- Depuis votre arrivée inattendue et pour le moins indésirable, tout décrépis et malade que je suis, je vous observe jeune homme et je dois avouer qu’il me vient, comme ça, une question à votre sujet.
- Laquelle ?
- Eh bien, à votre attitude, à votre air si désinvolte, à vous voir aussi dans ce beau costume si fier et si sûr de vous, j’en arrive à me demander quel sang peut bien couler dans vos veines ?
- En vérité, je suis Sicilien de par mon père mais aussi Tsigane de par ma mère, lui répondit tout naturellement Stefano, déployant devant lui l’une des serviettes en papier que Giuliana avait oublié d’emporter avec elle.
- Pourtant, votre ascendance maternelle ne vous a nullement empêché d’entrer dans la Famille à ce que je constate.
- En effet, confirma Stefano en finissant lentement son délicieux café.
Du coin de l’œil, il examina le dépôt noir et épais stagnant au fond de sa tasse, ne prêtant qu’une oreille distraite aux ricanements du vieillard qui s’élevaient maintenant contre lui :
- Un Tsigane ! Un Tsigane ! Un Tsigane ! répétait le Consigliere, les administrateurs de la Coupole recrutent des sangs-impurs ! Un comble ! La tradition se perd !
Mais Stefano coupa court à ses railleries :
- Cessez de m’insulter Salvatore ! ordonna-t-il. Je vous serais reconnaissant de ne plus me traiter de « Soldato » et de ne plus jamais souiller la mémoire de ma défunte mère en la qualifiant de « putana » !      
Salvatore se renfrogna dans son fauteuil roulant et, pour la première fois, paniqua sérieusement en considérant la tournure inquiétante des évènements.
Penché en avant comme un vautour prêt à fondre sur sa proie, Stefano le fixait sans ciller. D’un mouvement du bras savamment calculé, il venait de retourner sa tasse sur la serviette en papier immaculée, lui faisant maintenant décrire des rotations de la paume de la main dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ses longs cheveux noirs corbeaux défaits sur ses larges épaules accentuaient son allure de démon superbe, tout à la fois grave, élégant et terrifiant.
- Qu’est-ce que…qu’est-ce que vous êtes entrain de faire ? balbutia Salvatore, fasciné malgré lui par le ballet hypnotique de la tasse.   
 - Ma mère, c’est elle qui m’a enseigné les rudiments des arts divinatoires.
Les yeux exorbités, vacillant de tout son être, Salvatore se signa. 
Stefano poursuivit :
- L’exil ou la mort. Les signes du marc de café vont nous le dire à l’instant. Deux traits horizontaux, je vous accorde ma clémence. Une croix et là…     
- N’y a-t-il pas moyen de s’arranger ? supplia Salvatore.
Stefano l’ignora.
Du bout des doigts, il remit sa tasse à l’endroit et en examina attentivement le fond pour y lire ou non la mort du Consigliere.
Il soupira.
Du pouce, il fit basculer le cran de sûreté de son Walther P22 puis, engagea l’une des balles subsoniques du chargeur dans le canon de l’arme.   
Derrière lui, le robot-nettoyeur clapotait, moteur éteint, cognant stupidement contre l’une des parois carrelées de la piscine.