C'était la règle, le protocole. Je ne pouvais pas courir seul. Donc, mes quatre costauds du jour trottaient à mes côtés en petites foulées.
Au début, je les ignorais superbement, me concentrant sur mon souffle, ne regardant pas plus loin que le bout de ma nouvelle paire de Reebook "Air Pressure" que m'avait offert une semaine plus tôt mon Grand Ami Jean Reno - pour je ne sais quelle raison - lorsque nous nous étions retrouvés au concert très select donné par ma Délicieuse Femme à New-York.
C'était quand-même extraordinaire ces chaussures. L'air emprisonné dans les semelles m'aurait presque permis de faire des bonds de kangourou si je l'avais voulu. Mais j'étais déjà dans l'effort jusqu'au cou : chacune de mes expirations s'accompagnant d'une pensée singulière pour toutes les choses importantes qui me restaient à faire avant de prendre le large, pour les vacances, avec ma Délicieuse Femme.
"Cocktail à organiser après le dernier conseil des ministres...Pfou, pfou !"
"Un plan de communication avec Moi et les survivants nationaux de la grippe A...Pfou, pfou !"
"Mon projet d'entretiens croisés avec Johnny pour le magazine Voici...Pfou, pfou !"
"Ne pas oublier d'acheter le dernier Marc Levy pour ma Délicieuse Femme...Pfou, pfou !"
J'en étais à faire tourner dans mon esprit ces quelques priorités inhérentes à mon statut d'homme public(itaire), lorsque le costaud numéro 1 qui m'encadrait sur la droite a osé accélérer la cadence sans m'en demander la permission; qui plus est, en bas d'une côte assez raide.
Tout en lui adressant un regard lourd de reproches, j'ai soudain pris conscience de la vingtaine de promeneurs et de promeneuses anonymes qui couraient dans mon sillage et que j'avais commis l'erreur d'ignorer, eux-aussi.
Dans toutes les autres circonstances de ma vie d'homme public(itaire), c'était Moi, Moi et Moi seul qui décidait de la pluie et du beau temps, de la présence des uns et de l'absence des autres dans ma sphère privilégière...Mais pas là.
A cet instant, j'étais suivi/poursuivi par un échantillon de mon peuple. Quelques uns me souriaient mais d'autres non. Certains m'encourageaient, d'autres semblaient prendre un malin plaisir à me doubler. Le quintet harmonieux que nous formions quelques instants plus tôt, Moi et mes quatre gardes, était brisé. Je n'étais plus le centre de rien et cela ne me plaisait pas.
Qu'avais-je fait ou plutôt que n'avais-je jamais fait pour ces gens qui puisse me faire culpabiliser à ce point ?
J'allais bientôt décrocher la timballe, gagner une journée entière pour y réfléchir, cloué dans un lit d'hôpital avec des ventouses sur la poitrine.
Dans l'immédiat, je devais me distinguer à nouveau, tenter une échappée pour leur prouver, à tous, qui était le patron.
J'ai prié pour que se manifeste le pouvoir magique de l'air comprimé des chaussures de Jean Reno. Je me suis vu dépasser costaud numéro 1 et costaud numéro 2 au moment où de l'air se comprimait...mais pas à l'endroit désiré. L'air ne s'est pas bloqué dans mes semelles mais dans ma veine cave.
Et je suis tombé.
Je ne suis pas resté inconscient très longtemps. Quand j'ai rouvert les yeux, j'étais couché sur le bitume, écrasé par la grandeur des arbres au-dessus de Moi. Mes costauds écartaient les gens, je redevenais le centre de toutes les attentions. Mais pas dans le sens où je l'avais espéré.
Pour sûr, ma défaillance n'allait pas passer inaperçue et si jamais cela s'avèrait nécessaire, je devrais même aller en parler à la rentrée chez Drucker.
Une ambulance est arrivée, projetant dans mon champ de vision les lumières stromboscopiques de ses gyrophares bleu et rouge. Je percevais aussi, entre les deux, des taches blanches - effet secondaire de ma syncope.
"Bleu, blanc, rouge" "Bleu, blanc, rouge"...
J'y voyais là une forme d'avertissement comme celui des panneaux clignotants signalant des travaux.
Malgré tout l'acharnement que je mettais à les tenir à bonne distance, mes devoirs républicains ne me laisseraient jamais leur échapper si facilement.
