mercredi 15 avril 2020

La catastrophe




Tous les films catastrophe traitant de diverses formes de fins du monde ont tous un dénominateur commun, un même ressort scénaristique consistant à alerter le spectateur sur une multitude d’évènements, de signes précédant la catastrophe et convergeant vers elle. 
Pour prendre un exemple connu, au tout début de Jurassic Park, plusieurs savants mettent en garde le créateur du parc sur l’extrême dangerosité d’exposer des visiteurs à des dinosaures recréés en laboratoire. Le créateur du parc fait la sourde oreille aux avertissements répétés des savants, préférant ouvrir au plus vite son parc de loisirs révolutionnaire au détriment de la sécurité de ses employés et de ses visiteurs. La suite, on la connaît par cœur, la catastrophe se produit : les féroces dinosaures incontrôlables dévorent et les touristes et les employés de Jurassic Park. 
Une catastrophe est toujours alimentée de signes qui la précèdent ; des signes parfois flagrants, d’autres moins évidents, mais toujours bien présents. Ces signes n’expliquent pas toujours la catastrophe mais ils y participent. 
Comme toute autre catastrophe réelle ou fictive, la crise sanitaire actuelle avec laquelle nous composons aujourd’hui, n’a-t-elle pas été elle aussi précédée de signes ? 
Il est fort possible que oui, de signes dont nous sommes toutes et tous plus ou moins responsables ; tendances aux effets désastreux auxquelles, pour certaines, j’ai moi aussi pu participer par le passé. Je ne me défile pas. Oui, il y avait bien de nombreuses prémices à la catastrophe du covid-19, des signes dont nous sommes individuellement responsables, d’autres que nous avons lâchement tolérés sans réagir quand il était encore possible de le faire et d’autres, enfin, que nous avons simplement ignorés.

A l’échelle nationale, le signe embryonnaire de la catastrophe est à dater du 26 avril 2001, le soir où la France entière a été exposée pour la première fois au fléau de la télé-réalité par le biais de l’émission Loft Story. Sur nos écrans sont apparus une sarabande de jeunes incultes superficiels, vulgaires et sans talents à laquelle s’est tout de suite intéressé tout le pays, jusqu’à la fascination, à l’idolâtrie parfois.  
A l’époque, je travaillais à Paris dans une petite start-up. La veille du premier Loft Story, mes collègues et moi-même échangions encore en priorité sur nos projets de voyages, de lectures, de sorties ; nous parlions à tour de rôle de nos inspirations essentielles, aussi bien professionnelles que personnelles. Et puis, dès le lendemain, l’émission de télé-réalité s’est propagée comme une vilaine épidémie, devenant le sujet de conversation de première importance à la machine à café. Je me souviens de mon étonnement en découvrant la passion de tous mes collègues pour Loana et pour l’une de ses comparses qui avait pété en entrant dans ledit loft. Ma seconde réaction a été de penser que tout cela passerait, que le loft n’était qu’un sujet parmi tant d’autres, un sujet qui s’éteindrait à l’été. 
Erreur. La superficialité crasse, la fascination de l’apparence pour quelques abrutis enfermés dans un studio de Seine Saint-Denis a rapidement muté, passant d’un sujet de comptoir à un mode de vie valorisé et encouragé dans toutes les sphères sociales, au cours des dix-neuf années qui ont suivi.
Et c’est à partir de ce choix collectif et hystérique d’un abaissement radical de nos valeurs et de notre éthique, de notre estime de soi, de nos projets, de nos efforts et de notre humilité, qu’un second signe de la catastrophe, protéiforme et sournois, est apparu : le drame de notre égo, de notre paresse et de nos caprices jamais satisfaits d’enfants gâtés. 
Le drame s’est noué quand nos selfies tous calqués sur une même volonté de paraître, ont remplacé notre être singulier. Quand le terme d’intellectuel est devenu suspect, raillé par les disciples de Kim Kardashian posant à la Une des magazines du monde entier, une bouteille de champagne posée sur le cul. Quand les politiques de droite comme de gauche ont suivi allégrement cette ontologie du pire, creuse et euphorique, en privilégiant le tweet à la réflexion, en revendiquant une forme d’incompétence quotidienne, décomplexée et parfaitement sûre d’elle. Quand les recruteurs ont invité les demandeurs d’emploi diplômés à retirer leurs compétences réelles de leurs CV, pour avoir plus de chance d’obtenir un poste sous-payé. Quand, sous prétexte de bienveillance et de nouveaux modes de management horizontaux, les entreprises et l’Etat ont placé à des postes-clés, des personnes sans la moindre compétence, sans le moindre mérite.
Nous avons mis sur un piédestal durable les pires d’entre nous, les plus mauvais, les plus hypocrites et les plus feignants. Nous les avons acclamés et valorisés plus ou moins malgré nous, d’une manière grotesque et absolument indécente. Ainsi, nous avons été jusqu’à écrire des livres sur Alexandre Benalla, sur des influenceurs, des gens qui font le buzz, tels des gamins privés de raisonnement, juste bons à se gaver de plus en plus vite d’un tas de saloperies éphémères. Nous avons rémunéré à coup de millions d’euros des sportifs, des vedettes, des gourous du bonheur et de l’écologie durable, des coachs du bien-être, de la bienveillance et de l’épanouissement personnel, sans réfléchir une seule petite seconde au fait que, peut-être, nous idolâtrions là des escrocs bien peu recommandables. Incapables d’être heureux par nous-mêmes, de trouver des solutions, des envies, des projets propres au plus profond de notre cœur et de notre esprit, nous avons adhéré aux modèles les plus artificiels et les plus minables qui soient. 

Aujourd’hui nous payons le prix fort de ces choix, de ces attitudes dans lesquelles nous nous sommes toutes et tous plus ou moins laissés embarquer, séduire. Nous avons financé sans compter une incroyable médiocrité pour satisfaire des désirs rapides, accessibles en quelques clics, sitôt consommés et sitôt oubliés, quand, dans le même temps, notre personnel soignant manifestait pour un salaire décent, du matériel et de saines conditions de travail.
Nous avons engrossé et cajolé, année après année, le monstre de la médiocrité à tous les étages de la vie publique, cette affreuse créature toujours souriante et faussement sympathique derrière laquelle nous nous sommes confortablement repliés, avec laquelle nous avons joué pour mieux mépriser pendant près de deux décennies les gens appliqués, les gens de bonne volonté, les penseurs, les hommes et les femmes responsables et impliqués que toutes et tous acclament aujourd’hui, mais un peu tard, tous les soirs à vingt heures sur leurs terrasses. 
Nous ne pouvons que baisser les yeux de honte pour toutes les fois où nous n’avons pas su remercier les enseignants, les soignants, les agents d’entretiens, les hôtesses de caisses, les manutentionnaires, les chauffeurs livreurs et dans leurs sillages tous les professionnels humbles et investis qui à chaque étape de nos vies, font tout pour nous rendre l’existence agréable et facile. 
Après le drame du covid, il ne sera plus tolérable d’entendre parler de la France d’en bas. Parce que c’est dans cette France laborieuse, appliquée, téméraire et silencieuse que se trouvent nos seuls et vrais héros dignes d’admiration. Mais nous avons tellement surconsommé, cultivé notre superficialité, notre propre représentation publicitaire, que nous n’avons pas su les voir nos vrais héros comme cela se passe toujours, là encore, dans un film catastrophe, avant la catastrophe elle-même. 
Le confinement nous incite à revoir l’échelle de nos priorités et de nos valeurs individuelles et citoyennes car nous expérimentons aujourd’hui de manière très concrète, ce à quoi abouti une gouvernance personnelle et sociale volontairement médiocre et superficielle : à une impasse globale, à une situation hors de contrôle et à des morts. Il nous faut revenir à un minimum d’exigence et de confiance envers nous-même, à un minimum de réappropriation de la chose publique pour ne plus jamais avoir à entendre que les profs ne travaillent pas pendant le confinement. Dans une République raisonnablement gouvernée, de tels propos n’auraient jamais eu droit de Citée. 
Il serait aussi souhaitable de mettre au pain sec le monstre de la médiocratie, de revoir le temps médiatique copieusement laissé à toutes ces stars, starlettes et autre pseudo intellectuels auto-proclamés, totalement déconnectés du réel qui osent nous faire la morale, nous parler de charité et de bienveillance sociale sans une once d’expérience, de vécu dans ces domaines. 
Considérer, enfin, que nos vies n’ont pas à être sacrifiées sur l’autel d’une croissance économique absurde et sans fin dans laquelle l’individu ne s’est que trop longtemps épuisé. Un épuisement doublé d’une incapacité à se gouverner soi-même, qui constitue un terrain idéal pour tous les charlatans du bien-être et autres gourous de l’épanouissement personnel. Stop là aussi. Le carnaval d’un bonheur de contrefaçon, vendu en ligne sous une forme commerciale impérative n’est plus envisageable. 
Ne nous faisons plus si facilement avoir. Nous avons toutes et tous le bagage et les talents nécessaires pour bien agir, sans selfies et sans avoir à le crier sous tous les toits. Beaucoup se sont déjà réappropriés le sens de l’altruisme, dans l’humilité et la persévérance par la fabrication artisanale de masques, par l’aide quotidienne aux personnes les plus vulnérables. Une forme d’admiration parmi tant d’autres et qui donne aussi à espérer, est celle de tous ces soignants et accompagnants qui ont décidé de mener le confinement avec les résidents des maisons de retraite. L’admiration se situe là et certainement pas à l’endroit d’une bouteille de champagne posée sur son cul. 
C’est en envisageant cela, chacun avec ses propres moyens et ses propres compétences longtemps mises en sommeil, que nous sortirons de la catastrophe. 

dimanche 14 janvier 2018

Ecrit avec la nuit


Je t’attendrai tant que mon cœur pensera à toi.
Attends-tu, toi aussi, de l’autre côté ?
Soupçonnes-tu, dans mon sillage,
Cet abîme douloureux de silence
Que je n’ose combler de mes mots
Quand le courage m’ordonnerait pourtant de te rejoindre ?

Car c’est cela, je crois, je t’aime.

Le pont d’un bonheur si difficile à façonner.
Cet édifice que de mes sentiments je voulais faire
Et que tu aurais parachevé à chaque risque de crépuscule,
De tes plus beaux sourires.

mercredi 19 avril 2017

L'histoire de nos vies en une feuille A4

La perspective de l'élection présidentielle ? Bof ! Du grand vide, du grand marketing ego-centrique. En revanche, le quotidien de nos vies m'a inspiré ce petit texte...parce qu'il est temps que ça change et que c'est à nous toutes et à nous tous de faire en sorte que "cela" cesse...

La naissance, l’enfance, la maternelle, le primaire, le secondaire, la fac, les études, les ami(e)s, les candidatures (celles en lien avec les études effectuées), les stages, les stages, les stages, pas de postes en lien avec les études effectuées, les candidatures (sans lien avec les études effectuées), le CDI à 1000 euros net, puis le travail dans le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, la mort des rêves, le doute de soi, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, la fatigue, le commerce, le commerce, le commerce, le chiffre d’affaire, le marketing, les tableaux Excel, la productivité, le rendement, l’hypocrisie, « jouer le jeu », le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, l’épuisement, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, les réunions inutiles, le commerce, le commerce, le commerce, la solitude, le commerce, le commerce, le commerce, les rares visites à la famille et aux ami(e)s, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le temps qui file, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, les excellents résultats du Groupe, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le commerce, le burn-out, l’hôpital ou la maison de repos, le reclassement, la vieillesse, la fin.



jeudi 8 septembre 2016

Eh bien dansez maintenant !

Dans la grande salle du rez-de-chaussée où se déroulait la fête, le premier des douze coups de minuit retentit à la vieille horloge murale. Les convives lâchèrent leurs couverts à l’unisson, délivrés une bonne fois pour toute de l’année qui s’achevait enfin.
Ils se jetèrent dans les bras des uns, puis des autres, en se souhaitant les traditionnels vœux de bonheur et surtout de santé. Une clameur d’allégresse monta, résonnant à tous les étages et relayée à travers les murs peu épais de la résidence. Vincent profita de cette joyeuse confusion pour se tourner vers Julia : le moment était venu de l’embrasser.
Il ferma les yeux et, n’écoutant que son courage, déposa un baiser sur chacune de ses joues rondes et parfumées. Au contact de ses lèvres, les muscles du visage de la jeune femme se contractèrent de telle manière qu’il comprit qu’elle souriait.
- Bonne année ! ajouta Vincent, conscient qu’en se justifiant, il ne faisait que dévoiler un peu plus les sentiments qu’il éprouvait à son égard.
- Ce que tu peux être fou ! lui répondit-elle d’une voix enjouée.
Il haussa les épaules :
- Que veux-tu que j’y fasse, c’est dans ma nature ! Et si je n’étais pas aussi cinglé, je ne serais pas ici de toute façon.
Julia s’esclaffa devant l’évidence de cette remarque, ce qu’elle n’aurait jamais osé faire en temps normal.
L’été dernier, au cours des premières semaines qu’elle avait passé au centre, Vincent s’était beaucoup occupé d’elle afin de lui rendre la vie plus facile. Il était arrivé un an avant elle et possédait une connaissance intime des lieux qu’il n’avait pas manqué de lui transmettre. Sans la moindre réticence, il lui avait aussi confié les raisons dramatiques pour lesquelles il avait échoué ici, au milieu de tous ces misérables.
Et voilà qu’elle s’était moquée de lui, sans songer une seule seconde que son comportement pouvait le blesser.
Comme Vincent ne parlait plus, elle devina qu’elle avait été trop loin même si le contexte de la soirée autorisait quelques excès. Elle éprouva une réelle difficulté à saisir sa coupe car elle avait beaucoup trop bu et personne, à la table, ne pouvait l’empêcher de s’enivrer davantage à part, peut-être, les membres du personnel qui gardaient un œil sur la situation.
Elle avala plusieurs gorgées de Champagne tiède, sans se préoccuper de l’acidité de la boisson qui lui faisait venir quelques larmes. L’univers chancelait autour d’elle, la berçant avec la tendresse familière d’une griserie délicieuse.
Elle n’avait pas oublié Vincent et se pencha sur lui :
- Je m’excuse, je ne voulais pas rire, tu es si gentil avec moi, lui murmura-t-elle à l’oreille.
Vincent l’écoutait à peine, les remords de Julia l’intéressaient bien moins que la musique entraînante de son ami Pascal qui, concentré sur ses platines, passait les derniers tubes du moment, en invitant les gens à venir danser.
- Venez ! Venez tous ! Le dîner est terminé alors maintenant, on fait chauffer la piste ! s’exclamait le disc-jockey du soir dans son micro, en prenant sa tâche très au sérieux.
- Tu vois, dit enfin Vincent à Julia, je crois que ce brave Pascal est aussi fou que moi.
Il lui prit la main, l’entraîna au milieu de la salle et l’agrippa par la taille pour lui faire suivre le rythme endiablé du morceau Brésilien qui venait de débuter. Julia le repoussa d’un geste délicat qui le surpris, quand bien même elle ne s’était pas effarouchée de ses audacieux baisers.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-il avec une pointe d’étonnement.
Vincent la sentait embarrassé.
- C’est que…nous ne pouvons pas faire ça là, c’est ridicule ! En plus, nous sommes les seuls à nous être levés, lui fit-elle remarquer.
Elle avait raison mais Vincent savait qu’il pouvait la convaincre : après tout, comme le lui répétait son père lorsqu’il entrait dans l’une de ses phases de découragement, il existait une réponse à chaque question et une solution à chaque problème, comme deux pièces d’un puzzle compliqué, finissaient toujours par s’imbriquer l’une dans l’autre.
- Alors c’est à nous d’ouvrir le bal, insista-t-il.
Elle céda et ils furent bientôt rejoints par la majorité de l’assistance.

              Après quelques danses, Vincent eut une idée cocasse mais qui pouvait se révéler très drôle si tout le monde y mettait du sien. Il attendit que l’assemblée soit suffisamment motivée pour participer à la petite distraction qu’il avait en tête, puis alla en parler à Pascal qui approuva la curieuse manœuvre.
- D’accord, je joue le jeu, dit ce dernier. Rejoins Julia et ensuite c’est à toi de faire le reste.
Pascal laissa s’écouler une bonne minute, puis coupa net les haut-parleurs, ce qui déclencha aussitôt des sifflets et des huées nourries à son encontre. Les danseurs étaient survoltés, impatients et prêts à se trémousser jusqu’au matin.
Pascal était fier, la fête était une totale réussite, en partie grâce à ses talents d’animateur qu’il avait conservé après son accident. La chronologie infernale de son destin défilait encore dans son esprit : un samedi comme autre, une bonne ambiance au club où il travaillait puis, à l’aube, le choc terrible, la tôle froissée et le réveil cauchemardesque à l’issue d’un long comas.
Le présent lui paraissait plus joyeux et il était bien décidé à profiter du pouvoir éphémère qui lui était accordé : celui de faire danser encore et encore.
Calmement, il sélectionna le disque que Vincent venait de lui demander : « La Chenille », sur lequel on s’agitait en se tenant par les épaules et en avançant, les uns derrière les autres, en file indienne, jusqu’à la dernière note.
Sur la piste, Vincent rassembla ses troupes qui formèrent la gigantesque chaîne humaine. Seuls Monsieur Paul et Madame Camille hésitèrent à se joindre à l’étrange farandole. Le couple que le Centre allait transférer dans une maison de retraite au printemps prochain, fit part de ses inquiétudes en prenant soin de ne pas briser l’ambiance.
- Vincent, est-ce bien raisonnable, à notre âge ! souligna la vieille dame.
- Mais oui Madame Camille, vous n’avez qu’à vous placer derrière Julia si cela vous rassure.
- Et qui mène la danse cette fois-ci ? demanda Monsieur Paul d’un air dubitatif.
- Moi, bien sûr ! Je prends la tête du cortège, rien de plus facile ! répondit Vincent.
Julia tenait déjà les épaules du meneur qui, à l’évidence, ne savait plus quoi inventer pour l’impressionner. Elle frissonna en sentant les doigts osseux de Madame Camille se poser derrière son cou : décharnés, ils perdaient un peu plus chaque jour l’essence de la vie.
Les derniers maillons vinrent se greffer au bout de la Chenille et Pascal put enfin annoncer le départ au micro. Il recala le morceau au début et la procession se mit en marche.

              Vincent n’avait pas compté le nombre exact de personnes qui se trouvaient derrière lui, mais il estimait qu’elles devaient être une quarantaine environ.
La farandole commença par serpenter entre chaque table ; tout en ouvrant le passage, Vincent évitait ceux qui étaient restés assis pour terminer leurs parts de bûche glacée et ceux qui, cloués dans leurs fauteuils roulants, éprouvaient cependant du plaisir dans la gaieté qui émanait de la sarabande.
Vincent sortit ensuite par la porte principale de la salle pour rejoindre un long couloir désert, faiblement éclairé par les minuscules veilleuses et les signaux qui indiquaient les issues de secours. La file le suivait toujours, chaque danseur bien accroché aux épaules de celui ou celle qui le précédait.
Vincent tourna à droite en calquant la cadence de ses pas sur le rythme de la chanson et tous l’imitèrent instinctivement.
La Chenille devenait aussi synchronisée et rigoureuse qu’une parade militaire.
En chemin, Vincent voulut pénétrer dans les cuisines, puis dans les bureaux de la direction mais les locaux étaient fermés et il dut se résoudre à faire demi-tour.
Les employés s’étaient donc volatilisés sans que personne ne s’en aperçoive. Cet événement surprenant offrait des perspectives intéressantes comme celle de contourner le règlement intérieur qui interdisait, notamment, toute escapade nocturne. Vincent voulut tenter le tout pour le tout.
Un carré de lune perçait l’obscurité de l’allée centrale.
La lumière filtrait dans l’encadrement d’une baie vitrée coulissante qu’une ménagère, pressée de rejoindre les siens pour le réveillon, avait oublié de fermer ; Vincent passa au travers et se retrouva dehors. Julia, Madame Camille, Monsieur Paul et tous les autres en firent autant ; ils talonnaient leur guide, fidèles et dociles, sans réfléchir ni protester.
L’air frais les surpris mais ne les arrêta pas. Ils franchirent les jardins et le parking goudronné, seuls, dans le silence de la nuit étoilée. Même s’ils n’entendaient plus que quelques bribes de musique, ils restaient animés par une allégresse inébranlable.
Sans se retourner, Vincent imagina Julia qui, dans son dos, faisait voler ses ravissantes couettes noires dans la brise légère de l’hiver. Pour elle, il décida de prolonger la danse fabuleuse :
- Vous continuez la route avec moi les amis ? demanda-t-il.
- Oui ! Oui ! Encore ! s’écrièrent ses compagnons.
Ils longèrent un trottoir sur leur gauche.
Vincent avançait avec assurance comme un véritable chef de bande ; son entrain se répercutait sur tous les maillons de la chaîne humaine.
- C’est merveilleux ! s’exclama Julia, j’en oublierai presque que nous sommes tous aveugles.
- Tant mieux, lui répondit Vincent qui, dans l’intervalle troublant de cette farandole, parvenait, lui aussi, à ne plus penser à sa totale cécité.
Tous ceux qui avaient accepté de participer à la Chenille, avaient perdu la vue pour une raison ou une autre ; emprisonnés au Centre, ils attendaient, en vain, le traitement miraculeux que leurs promettaient des médecins intarissables en faux-espoirs.

Ce soir, Vincent leur avait apporté une espérance bien réelle. Ils le suivaient aveuglément sans se douter que celui-ci les avait conduit jusqu’à la voie-ferrée, dont les barrières automatiques de sécurité s’abaissaient maintenant autour d’eux.

samedi 9 juillet 2016

SMART

Marion sortit de la baignoire, lavée d’une journée de cours chargée. Mathématiques, Français, Histoire, Géographie ; à un mois du brevet des collèges, les leçons et les devoirs que lui donnaient ses profs, devenaient vraiment assommants. Il était temps que cela se termine. Quitter toute cette classe de « Bolos » et entrer enfin au lycée.
Elle s’enveloppa dans une grande serviette éponge imprégnée de lavande et quitta, pieds-nus, sa salle de bain privative pour regagner sa chambre. Fille unique, princesse autoproclamée, tout l’étage de la maison familiale était à elle.
Elle enfila son short noir fripé qui trainait sur la moquette et passa son débardeur rose fluo barré de l’inscription : « Modern Sexy Bitch », celui que le directeur lui avait interdit de porter aussi bien en cours d’anglais que dans tout l’établissement. Tous ces vieux cons qui n’y connaissaient rien à la mode, ils pouvaient bien crever.
Marion soupira et alla ouvrir la fenêtre donnant sur la rue ; c’était presque le soir mais il faisait encore très chaud dehors. On étouffait.
Elle s’étendit sur son lit et attrapa son smartphone sur la table de nuit. Cette heure, c’était son heure rien qu’à elle ; un moment où elle n’était pas plus heureuse que d’habitude mais où personne n’était là pour lui tourner autour. Un instant où elle pouvait librement réaliser la promesse écrite en lettres scintillantes sur son débardeur : être une petite pétasse moderne et sexy.
Sans plus attendre, elle pianota un SMS à Noémie, Chloé et Romane ; les petites touches du clavier virtuel tressautant en bas de l’écran sous l’impulsion de son pouce au verni écaillé.
Matez ça les copines, les photos de l’autre bouffon a la cantine. Dégueu !
Marion coupla à son message les six clichés de Lucas qu’elle avait pris ce midi au réfectoire et à son insu, tandis qu’il dévorait un plat de spaghettis. Lucas était obèse. Le souffre-douleur tout désigné, une cible de premier choix pour les nombreuses photos quotidiennes, immondes et dégradantes que Marion réalisait en journée pour les adresser le soir venu à ses copines.
Cette initiative abjecte durait depuis des mois et pouvait viser n’importe qui au sein du collège, pourvu que le sujet de moquerie soit par nature impopulaire. Ici, une élève anorexique dans le vestiaire du gymnase ; là, un vieil enseignant qui se laissait aller depuis le décès de son épouse, arrivant tous les jours en salle de classe dans une tenue dépareillée.
Toutes et tous des « Cassos », des gens pas du tout dans la tendance et donc qu’il fallait à tout prix clouer au pilori du numérique. Et Marion jubilait. Et Marion rigolait bien.
C’est Chloé qui réagit la première :
Trop terrible le gros avec ses pates au ketchup ! LOL !
Puis Noémie :
Il mange seulement une assiette ou il avale tout le plat ? MDR ;-)
Romane préféra la rappeler, comme elle le faisait toujours :
- Woooaaa ! C’est de la balle tes photos de l’autre gros con ma chérie ! Comme j’ai trop kiffé, je te promets ! C’est toi la meilleure, ma belle !
Marion la remercia. Que c’était bon d’être admirée par Romane et les autres ! Les autres : toutes ces filles au top et les beaux garçons, les sportifs de sa classe presque aussi canons et géniaux que les candidats de ses programmes de télé-réalité préférés.
- Qu’est-ce que t’as prévu pour demain ? voulut savoir Romane.
Marion allait le lui dire lorsque le signal d’un nouvel appel entrant retentit à son oreille. Elle mit Romane en attente, incapable d’identifier le numéro du correspondant qui cherchait à la joindre. C’était certainement Chloé qui venait de changer de portable pour la sixième fois de l’année et qui avait oublié de l’en avertir.
- Allo ?
Pour toute réponse, un grésillement sourd et lointain.
- Allo ! insista Marion en parlant plus fort.
Le grésillement s’amplifia, envahissant tout le spectre sonore à la manière d’une métastase.
- Parle moi connard où je raccroche ! cria cette fois Marion en dégageant une mèche de ses longs cheveux roux, coincée entre son oreille et le combiné.
Elle crû distinguer un rire mauvais à l’autre bout de la ligne. Un rire de pervers et aussi son prénom scandé d’une drôle de façon.
Ah ! Ah ! Ah ! Ma-rion ! Ma-rion ! Ma-rion !
Juste avant qu’on ne lui raccroche au nez.
Peu importe !
Cela pouvait aussi bien être un petit plaisantin, ou alors l’un de ses nombreux prétendants qu’elle avait éconduit au cours de l’année écoulée, ou encore un téléconseiller en mal d’inspiration, clôturant sa journée de travail par un dernier appel passé à la va-vite. Vraiment, qu’ils aillent tous crever !
Marion reprit Romane en ligne :
- T’es toujours là ?
- C’était qui ?
- Je sais pas, encore un bouffon, on s’en fout ! lui répondit Marion en jetant un rapide coup d’œil à son horloge murale Mickey-Mouse fixée à côté de la penderie. Dix-huit heures et trente-cinq minutes indiquaient le petit bras droit et le grand bras gauche de la souris la plus célèbre du monde, prisonnière dans son cadre rond en plexiglass. Bientôt dix-neuf heures, l’heure fatidique du diner.
- Alors demain, à qui tu mets la honte ? insista Romane.
- A Monsieur Clafoutis ! lança Marion en ricanant. Je vais essayer de mitrailler sa tronche en gros plan, on va bien se marrer !
Monsieur Clafoutis, c’était le surveillant à la récré, un pauvre type atteint d’un eczéma qui lui dévorait le visage.
- Ouais ! C’est cool comme plan ! valida Romane.
- Ouais, cool ! répéta Marion cherchant soudain à couper court à la conversation.
Car quelque chose n’allait pas bien.
Une désagréable sensation d’inconfort s’installait doucement ; la combinaison dérangeante d’un début de crampe dans les doigts de sa main gauche serrant son smartphone et d’une irritation naissante à son oreille, collée au combiné du portable.
Une démangeaison contrariante dont la cause, cette fois-ci, n’avait rien à voir avec l’une de ses délicieuses mèches rebelles chatouillant sa peau laiteuse.
- On se voit demain, faut que je te laisse !
- Ok, à plus ma chérie, bye ! ajouta Romane à contrecœur avant de raccrocher.
Marion se redressa et s’assit au bord de son lit pour reposer son smartphone sur la table de nuit.
Putain, c’est quoi ce délire ?
Son bras gauche refusait maintenant de se déplier. Et pire encore, ses doigts restaient crispés sur le téléphone.
Merde !
Son oreille comme brulée par un coup de soleil demeurait scotchée au combiné.
Elle ferma les yeux et chercha à ralentir le rythme de sa respiration.
C’est rien. C’est les nerfs. La fatigue. Faut que je me calme là !
Quentin, son amoureux actuel, membre influent du club de badminton du collège, le lui avait d’ailleurs expliqué un jour :
- Tu sais ma puce, des crises de tétanie ça arrive tout le temps et à tout le monde quand on fait du sport ou de la compétition. Quand ça se produit, y’a juste à s’arrêter et à attendre que ça passe.
Quentin souriait en permanence. Quentin était beau. Quentin était quelqu’un en qui elle pouvait croire, même si ses parents, à l’unanimité, le considéraient plutôt comme un fumiste, un magnifique feignant.  
Alors…
Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro.
Elle rouvrit les yeux. Dix-huit heures quarante indiquait maintenant Mickey.
Il ne fallait plus trop qu’elle traine, sinon son père ; eh bien son père allait la tuer si elle osait encore descendre en retard pour le diner. Et sa mère, qui ne disait jamais rien, allait elle aussi danser par sa faute.

Lundi soir dernier, papa avait fait valser toute la famille. A cause d’elle. A cause et surtout de son smartphone qu’elle ne quittait jamais, pour ne rien rater des tweets des copines, des gentils textos de Quentin et de l’enthousiasme que ne manquaient jamais de susciter ses méchantes publications concernant les victimes de ses sempiternelles railleries.
Lundi soir dernier donc, elle avait descendu les escaliers à dix-neuf heures cinq pour rejoindre le salon. Rien de bien grave en apparence, puisque maman venait juste de dresser le couvert et que papa finissait son deuxième whisky, debout prés de la baie vitrée donnant sur le jardin, le regard perdu au fond de son verre.
- Marion tu es en retard, lui avait-il fait remarquer en tapotant sa Rolex. Le diner c’est à dix-neuf heures. Fais un effort ! C’est le seul moment de la journée où l’on peut être tous les trois en famille. C’est important tu sais ?
- Je sais, c’est bon là ! Et sinon qu’est-ce qu’on bouffe ce soir, maman ? avait-elle rétorqué en s’asseyant à sa place, la tête baissée sur son portable, terminant de visionner le dernier clip de Lady Gaga, le son poussé au maximum.
Maman n’avait pas ouvert la bouche mais la réponse de papa, elle, avait été immédiate. Le verre à whisky avait frôlé la tête de Marion, terminant par miracle son vol sur le mur derrière elle.
- Ma fille ! Espèce de pauvre petite conne ! Lâche moi cette saloperie de téléphone ! Ton pere te cause, nom de dieu !
Puis il avait fondu sur elle, tel un catcheur sous cocaïne et l’avait renversée de sa chaise. En chutant, Marion s’était cognée dans l’angle de la lourde table en chêne, à quelques centimètres de son assiette. Sa tempe avait saigné. Un peu. C’était un moindre mal. Avec papa, à l’occasion d’autres joyeux diners en famille, elle en avait connu d’autres.
Marion s’était relevée en pleurs, hoquetant, implorant silencieusement maman d’intervenir. La suppliant même, derrière l’épais rideau de larmes qui lui troublait la vue.
Et maman avait fini par murmurer faiblement :
- Chéri, je crois que tu devrais te calmer un peu, après tout Marion n’a que…
- Marion n’a que quoi ? Marion n’a que quoi ? Marion a tout ce dont elle a besoin ! Comme toi d’ailleurs ! Alors tu vas la fermer ta grande gueule aussi !
Maman ne pouvait que la fermer de toute façon, car à ce moment là, papa la repoussait dans la cuisine en lui serrant le cou, ne la libérant de son étreinte que pour mieux la projeter contre le frigo.
- Qui est-ce qui fait tourner la baraque, hein ? Qui ? C’est moi ! Et je peux toujours continuer à m’épuiser au travail, y’a pas moyen qu’on soit une famille unie et soudéé !
Papa avait encore retourné quelques tiroirs, fracassé le micro-ondes (qui avait été remplacé dès le lendemain) puis, plus rien. Comme si sa batterie interne chargée de rage avait brusquement rendue l’âme.

Il était comme ça papa, tout aussi attentionné que fou. Et pour réveiller à coup sûr le monstre qui sommeillait en lui, c’était on ne peut plus simple : il suffisait à Marion de se présenter encore une seule fois de trop en retard pour le diner, smartphone à la main.
Calme toi ma grande et lâche ce téléphone ! Sinon, ça va barder. Ça va faire mal, ça risque même d’être encore plus douloureux que la dernière fois.
Marion détendit lentement son bras figé et son poignet, ressentant comme un réel assouplissement de ses muscles.
Merci Quentin ! Merci mon héros !
C’était bien le stress qui lui avait joué un mauvais tour ; ou tout du moins en partie car ses doigts, enserrés autour de la coque de protection du téléphone, restaient durs comme du marbre et l’ourlet délicat de son oreille continuait obstinément à faire ventouse avec le combiné de l’appareil.
Marion se leva et traversa la chambre, chancelante, en direction de sa coiffeuse devant laquelle elle se maquillait chaque matin. Elle s’agrippa au bord du petit meuble mauve, renversant tubes de rouge à lèvres, pots de crème, peignes et brosses à cheveux.
Non, non, non, non, non !
Le miroir triptyque encadrant la coiffeuse, ne lui renvoyait plus l’image de la petite pétasse sexy et moderne qu’elle prenait pourtant grand soin d’entretenir, mais celle d’une jeune fille dans une posture grotesque dont toute la partie supérieure gauche du visage avait fusionnée avec son smartphone.
Elle tira, tira et tira encore de toutes ses forces jusqu’à s’en arracher le haut de la joue et le lobe. En vain.
Dans la glace centrale, son double n’était que reflets de multiples rougeurs imprimées sur ses chairs sous la pression du téléphone. Un portrait d’elle ridicule, en vision panoramique.
- A table dans un quart d’heure ! lança maman depuis le bas des escaliers.
Marion s’effondra sur le tabouret de sa coiffeuse, démunie, perdue, sans solution. Cette fois-ci papa allait les massacrer, les broyer toutes les deux, maman et elle.
Si jamais je te revois ne serait-ce qu’une seule fois avec cette saloperie de portable au moment de passer a table, je te jure Marion que…
En retrait, elle se contempla encore dans le triptyque, submergée par l’impuissance, l’impossibilité de faire quoi que ce soit qui puisse lui permettre d’éviter le pire.
Dans le salon, papa était entrain de boire – l’alcool était son heure à lui – pour gommer les tracas de son travail et la menace de plus en plus sérieuse d’un licenciement économique.
Maman, quant à elle, surveillait attentivement la cuisson de la soupe et des légumes, pour ne pas avoir à valser encore avec papa si jamais les plats n’étaient pas suffisamment à son goût.
Elle ne pouvait espérer aucune aide ni de l’un, ni de l’autre.
La démence de papa contenait bel et bien une vérité essentielle : ils n’avaient rien d’une famille unie. Dans cette baraque pourrie, chacun menait son existence dans la peur et l’indifférence générale. Papa, maman et elle ? Juste des électrons libres, un semblant de foyer disloqué, une aberration absolue.
Marion grimaça. Aux démangeaisons de plus en plus pénibles autour de son oreille collée comme une sangsue à l’écran tactile du mobile, s’ajoutaient à présent autant de nœuds de douleurs dans son épaule bloquée, son bras ankylosé et dans ses doigts scellés à la coque en caoutchouc de protection du téléphone.
Ah ! Ah ! Ah ! Et de qui tout le monde rigole maintenant ? De Ma-rion ! De Ma-rion ! De Ma-rion !
Le mystérieux interlocuteur au rire mauvais n’avait même plus à composer son numéro pour la joindre ; pour la contacter et lui parler, il lui suffisait désormais de se connecter directement à son cerveau.
Allez ! Tout le monde rit bien fort ! La petite pétasse sexy l’a bien cherché, oh oui, alors ! Elle ne l’a pas volée celle-là ! Ah ! Ah ! Ah ! On peut bien se moquer d’elle. Ce soir, c’est à notre tour !
- Va te faire foutre ! cria Marion à la voix parasite dans sa tête.
Puis, de son bras libre brûlant de rage, elle renversa sa coiffeuse comme papa aurait pu le faire. La moquette étouffa la chute, mais deux pieds latéraux du meuble se brisèrent au niveau des charnières, explosant en nids d’échardes comme autant d’éclats d’os consécutifs à une mauvaise fracture. Irréparable. La coiffeuse avait quand-même couté deux cent cinquante euros.
Papa et maman ne vont pas être contents !
La voix parasite. Encore. De retour.
- C’est pas grave puisque de toute façon, maman et moi on va mourir, lui répondit Marion d’une voix blanche entrecoupée de sanglots.
Et comme une simple confirmation, elle entendit aussitôt les hurlements du monstre s’élever depuis le salon. En bas, une dispute venait d’éclater. Encore.
- Il est dix-huit heures cinquante-cinq et ta fille n’est toujours pas descendue ! Je te préviens tout de suite chérie, si ta fille ne vient pas me dire « bonsoir » dans les temps…
Puisqu’il n’y avait vraiment plus d’issue, Marion murmura :
- Je m’excuse, ok ? Je m’excuse de tout mon cœur pour tout le mal que j’ai fait. J’ai été méchante mais c’était pas totalement de ma faute, pitié !
Oh que si ! Oh que si, tout est bien de ta faute Ma-rion, tu ne peux en vouloir qu’à toi même ! Tu l’aimais ce téléphone hein ? Tu l’aimais n’est-ce pas ? Tu en as balancé des tonnes d’horreurs sur tes petits camarades avec CETTE SALOPERIE DE TELEPHONE, pas vrai ? Eh bien le plus marrant dans tout ça, Marion, c’est que ton si précieux smartphone va te suivre jusqu’à la tombe.
La voix parasite, sentencieuse, implacable. La voix mauvaise avec laquelle on ne pouvait décidément rien négocier.
- Si vous arrêtez « ça », je promets de tout réparer, d’être gentille, de changer, plaida-t-elle encore en chassant un autre portrait ridicule d’elle-même. Un tableau de cauchemar dans lequel elle se voyait allongée dans un long cercueil, le visage tuméfié (le dernier cadeau de papa à sa fifille), son bras gauche tenant toujours son portable, dépassant du bord de sa couche mortuaire. L’employé des pompes funèbres, embarrassé, tentant de plier son coude pour le faire rentrer à l’intérieur de la boite à sapin et refermer le couvercle correctement.
Toute sa chambre ignorait sa détresse.
- Je vous en supplie, pardonnez-moi pour Lucas, pour la fille toute maigre dans les vestiaires, pour Monsieur Clafoutis et pour tous les autres dont j’ai oublié les noms, ceux que j’ai blessés, que j’ai rendu tristes. Oh ! Pardon ! Pardon ! Pardon !
Pardon, mais inutile. Tirer la sonnette d’alarme pour en appeler à la bonne grâce des divinités toutes puissantes du ciel ou de l’enfer, aurait peut-être fonctionné si, par le passé, Marion avait sincèrement cru en quelque chose ; par exemple, croire aux vertus du bien et de la tolérance, à l’amour de son prochain. Mais Marion avait aussi raté ce train là ; même la voix parasite s’était lassée d’elle. La voix mauvaise, qui était certainement à l’origine de tous ses tourments, venait de s’inscrire aux abonnés absents.
Marion pivota sur son tabouret et regarda une dernière fois l’horloge murale. Dix-neuf heures indiquaient les bras de Mickey.
Cette fois-ci, ça y était. Le chaos était en chemin.
Pour une fois, maman essayait bien de résister. Une première. Peut-être maman avait-elle ressenti ce soir, elle aussi, l’imminence d’un danger bien plus grand que d’habitude, d’une catastrophe irréversible.
- Pourquoi ne pas reprendre un verre mon amour ? Tiens, pourquoi ne pas me laisser monter à ta place ? Je vais aller la chercher moi Marion !
- Pousse toi ! Dégage de mon passage ! Je vais vraiment lui faire passer l’envie de prendre ses parents pour des cons !
- Laisse-moi te resservir, je t’en prie ! Accorde-lui encore cinq petites minutes, je suis sûre qu’elle va descendre !
Cela avait beau être la fin, Marion ne pouvait s’empêcher, malgré tout, de trouver maman aussi pathétique qu’à l’accoutumée.

Au tout début de son adolescence, à partir de cette période où elle avait été en mesure de décrypter l’ensemble des interactions possibles entre adultes consentants, Marion l’avait assaillie de questions, ne lui trouvant alors aucune raison valable de rester avec papa.
- Pourquoi tu demandes pas le divorce maman ? Pourquoi tu le laisses toujours avoir le dernier mot ?
Et Marion aurait voulu ajouter : « Pourquoi est-ce que tu n’arrives pas à nous protéger toutes les deux, maman ? Pourquoi est-ce que tu ne l’empêches pas de nous taper tout le temps dessus ? »
Pourquoi est-ce que tu ne l’empêches pas de nous faire du mal ?
Maman avait bien compris où Marion voulait en venir et cependant, maman lui avait sorti une réponse qui, sur le moment, lui était apparue comme singulièrement stupide.
- Je reste avec ton père parce que justement, il nous protège. C’est grâce à lui que nous avons cette belle maison, ces belles vacances chaque été ; grâce à ton père que tu as tout l’étage pour toi toute seule. Donc, dis-moi, Marion, sans ton père, tu voudrais que l’on aille où toutes les deux ?
Sur l’instant, Marion n’avait rien trouvé à redire à cela, alors maman avait enfoncé le clou tout en continuant à laver le carrelage dans le hall :
- Il y a aussi le fait que j’aime ton père, je l’aime d’un amour infini et je ne l’abandonnerai pour rien au monde, jamais, malgré…eh bien…ses colères. Je suis très attachée à lui.
Non, décidément, Marion ne comprenait toujours pas ; alors maman s’était servie d’une ultime comparaison de secours qu’elle espérait particulièrement parlante :
- Bon, tu vois ma fille, je crois que je suis autant accrochée à ton père, que toi à ton joli téléphone portable !
Marion l’avait dévisagée, bouche bée, se retenant de l’insulter, de lui dire à quelle point elle était une mère nulle. Puis, elle avait fini par la planter là, entourée de son seau d’eau sale, de ses chiffons gras et de ses produits ménagers.
Il avait ensuite fallut à Marion plusieurs mois pour reconsidérer les explications données par maman concernant sa relation avec papa puis, encore autant de temps pour envisager que celles-ci n’étaient peut-être pas si délirantes ou idiotes que ça après tout.
Dans leur joli quartier propret de banlieue pour couples-cadres-dynamiques-avec-enfants, combien de femmes vivaient comme maman dans la terreur et la dépendance de leurs bourreaux de maris ? Combien d’entre elles souffraient en silence, enfermées dans leurs cages dorées, contraintes de prendre sans cesse la défense de leurs époux violents en échange d’un semblant de liberté et de confort ?
Combien d’entre elles vivaient jour après jour dans le déni le plus total, incapables de fuir leurs hommes, rivés à eux en se répétant : « Mais je l’aime, mais je l’aime, mais je l’aime ! »
Quand ça n’allait vraiment pas, Marion se réfugiait derrière cette idée selon laquelle, dans le quartier, il y avait certainement d’autres mamans-esclaves, d’autres jeunes-filles-esclaves comme elles qui vivaient le même supplice au quotidien.

Et justement, le supplice venait maintenant jusqu’à elle, martelant à tout rompre les marches de l’escalier.
Le monstre était en chemin. Au pas de charge.
- Ce n’est pas faute de te l’avoir rabâché et rabâché encore Marion, l’heure du diner, c’est l’heure du diner ! Cette fois-ci, tu vas vraiment le comprendre !
Le monstre était dans le couloir de l’étage, son étage à elle et le plus effrayant c’était qu’il ne hurlait plus, qu’il parlait normalement, se délectant presque de ce qui allait suivre.
- Ton père te parle Marion ! Et ton père est très fâché contre toi, tu sais ?
Marion se leva d’un bond de son tabouret. C’était maintenant son corps qui prenait les commandes. Son corps qui s’activait pour elle, refusant de servir à nouveau de support à un grand tatouage d’hématomes.
- J’arrive ma fille ! Oh oui ! J’arrive !
Gagner du temps. 
Marion se précipita à l’intérieur de sa penderie, se dissimulant derrière la rangée de jupes, de jeans, de t-shirts et de pulls légers suspendus à leurs cintres.
Elle entendit papa envoyer un grand coup de pied dans la porte de sa chambre et se recroquevilla un peu plus dans les ténèbres de son terrier, comme un petit animal pris au piège au fond de son trou.
- Marion ? Ma-rion ? Ma-rion ! Marion ! Montre toi tout de suite ! Inutile de te cacher, tu vas la recevoir ta correction !
Marion serra son poing libre sur sa bouche. Ne plus faire un seul bruit. Ignorer les voix qui venaient d’envahir son espace intime, ignorer papa qui était aussi le monstre, qui était désormais aussi la voix parasite ; tous ensemble profanant sa chambre.
- Espèce de sale gamine ! C’est comme ça que tu traites tes affaires ? Hein ?
Papa donnait à présent quelques coups de pieds supplémentaires dans la coiffeuse désarticulée.
- T’es bien comme ta mère, tiens ! Une pauvre conne qui ne respecte rien ! Je me demande bien à quoi ça sert que je m’épuise à…
- Ding ! claironna soudain le smartphone de Marion dans le noir, pour signaler l’arrivée d’un nouveau message.
Il s’était écoulé plus de vingt-cinq minutes sans que Marion n’envoie un texto ou ne publie quelque chose sur les réseaux sociaux et ça, c’était trop pas normal, comme l’aurait soulignée ou Noémie ou Chloé ou Romane. Alors les copines venaient aux nouvelles.
Au pire moment.
- Ding ! Ding ! Ding ! insista le smartphone en clignotant dans l’obscurité ; refusant toujours obstinément de lâcher l’oreille et la main de Marion.
Non, non, non, non !
Marion se replia encore un peu plus sur elle-même. Trop tard pour mettre le portable en mode silencieux. Pas moyen non plus de l’éteindre. Tout était vraiment perdu.
- Ding ! Ding ! Ding ! Ding ! chantonnait toujours le smartphone pour l’alerter d’un véritable embouteillage de SMS entrants.
La dernière pensée de Marion fut pour Quentin, lorsque le monstre s’abattit sur elle et l’extirpa du terrier en l’attrapant par le cou.
Marion se vit décoller, les pieds suspendus à dix centimètres au-dessus du sol. Papa la retenait ainsi en l’air, d’une seule main serrée juste à la base de son menton, risquant à tout moment de l’étrangler ou de lui déboiter la mâchoire inférieure.
- Tu dis quoi pour ta défense sale gamine ? Hein ? Tu dis quoi ? Réponds !
Marion serra les lèvres, fixant le monstre droit dans les yeux.
- Tu vas répondre ? Tu vas répondre, nom d’un chien !
Papa avait beau la secouer de gauche à droite comme une vulgaire poupée de chiffon au milieu de la chambre, Marion restait muette. Elle le défiait, refusant d’être sa petite-fille-esclave à ses ordres.
Maman, en larmes, venait de rejoindre elle aussi l’étage. Elle se tenait là, sur le seuil, simple spectatrice du cataclysme, trop frêle et trop fragile pour stopper la tempête à elle seule.
Dominant toujours la scène dans l’œil du cyclone, Marion lui adressa un regard bienveillant, un regard chargé d’amour pour lui dire qu’elle était une jeune fille qui, en cet instant, comprenait sa mère ; la comprenait vraiment.
- C’est pas ton abrutie de mere qui va venir À ta rescousse, Ma-rion ! Pauvre petite morveuse ! Petite morveuse ingrate !
De gauche à droite, de droite à gauche puis encore de gauche à droite. Marion voyait sa chambre tanguer. La tempête était à son paroxysme.
- Ne crois pas que je vais te lacher tant que tu ne m’auras pas répondu Marion ! Alors, qu’as-tu a dire pour ta défense ?
Mais Marion ne parla pas, ne céda pas.
Papa n’était pas seulement violent, il aimait être violent. Ses accès de rage c’était aussi son heure à lui et peut-être encore plus que l’alcool.
Et tandis que le monstre resserrait encore un peu plus son étreinte, Marion ressentit une nouvelle démangeaison, un autre début de brûlure autour de son cou. Papa dû le sentir aussi car il chercha immédiatement à se défaire d’elle.
Sans y parvenir.
La batterie de rage du monstre s’épuisa aussitôt.
De gauche à droite, de droite à gauche puis encore de gauche à droite, Marion balançait toujours au bout du bras de son père, collée maintenant à lui comme un gigantesque morceau de sparadrap récalcitrant.
- Marion…Ma-rion, qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qui nous arrive ? balbutia papa.
Marion rapprocha son visage du sien, malgré les émanations de sueur et de whisky qui transpiraient par tous les pores de sa peau.
Et elle lui murmura sur le ton d’un secret :
- Papa, tu es devenu tellement dépendant de ta violence envers maman et moi que maintenant, c’est elle qui te tient !
Comme ma méchanceté me retient à mon smartphone.
- Marion…Marion…Qu’est-ce que tu me racontes ma chérie ? bafouilla papa, semblant redevenir tout à fait un père normal.
Alors Marion ajouta, toujours dans un souffle, comme l’aurait fait la voix parasite :
- Ah ! Ah ! Ah ! Pa-pa, c’est qui la plus forte là ?
Collée à son smartphone, collée à son papa et toujours en état de lévitation au-dessus du sol, Marion regarda maman se rapprocher enfin et ouvrir ses bras pour étreindre et son mari et sa fille si courageuse.
Marion la laissa faire, esquissant un vague sourire.
Ah ! Ah ! Ma-man vient se coller à son tour, à papa et à moi. La tête qu’elle va faire quand elle va vouloir se séparer de nous pour retourner à sa cuisine !
Ce qui était entrain de se produire n’avait finalement rien d’une catastrophe.
Le rêve de papa, celle d’une famille unie et soudée se réalisait.
Alors le sourire de Marion devint un vrai sourire.


Dijon, le 03 Mars 2016.