Marion
sortit de la baignoire, lavée d’une journée de cours chargée. Mathématiques, Français,
Histoire, Géographie ; à un mois du brevet des collèges, les leçons et les
devoirs que lui donnaient ses profs, devenaient vraiment assommants. Il était
temps que cela se termine. Quitter toute cette classe de « Bolos » et
entrer enfin au lycée.
Elle
s’enveloppa dans une grande serviette éponge imprégnée de lavande et quitta,
pieds-nus, sa salle de bain privative pour regagner sa chambre. Fille unique,
princesse autoproclamée, tout l’étage de la maison familiale était à elle.
Elle
enfila son short noir fripé qui trainait sur la moquette et passa son débardeur
rose fluo barré de l’inscription : « Modern Sexy Bitch »,
celui que le directeur lui avait interdit de porter aussi bien en cours d’anglais
que dans tout l’établissement. Tous ces vieux cons qui n’y connaissaient rien à
la mode, ils pouvaient bien crever.
Marion
soupira et alla ouvrir la fenêtre donnant sur la rue ; c’était presque le
soir mais il faisait encore très chaud dehors. On étouffait.
Elle
s’étendit sur son lit et attrapa son smartphone sur la table de nuit. Cette
heure, c’était son heure rien qu’à elle ; un moment où elle n’était pas
plus heureuse que d’habitude mais où personne n’était là pour lui tourner
autour. Un instant où elle pouvait librement réaliser la promesse écrite en
lettres scintillantes sur son débardeur : être une petite pétasse moderne
et sexy.
Sans
plus attendre, elle pianota un SMS à Noémie, Chloé et Romane ; les petites
touches du clavier virtuel tressautant en bas de l’écran sous l’impulsion
de son pouce au verni écaillé.
Matez ça les copines, les photos de l’autre bouffon a
la cantine. Dégueu !
Marion
coupla à son message les six clichés de Lucas qu’elle avait pris ce midi au
réfectoire et à son insu, tandis qu’il dévorait un plat de spaghettis. Lucas
était obèse. Le souffre-douleur tout désigné, une cible de premier choix pour
les nombreuses photos quotidiennes, immondes et dégradantes que Marion
réalisait en journée pour les adresser le soir venu à ses copines.
Cette
initiative abjecte durait depuis des mois et pouvait viser n’importe qui au
sein du collège, pourvu que le sujet de moquerie soit par nature impopulaire. Ici,
une élève anorexique dans le vestiaire du gymnase ; là, un vieil enseignant
qui se laissait aller depuis le décès de son épouse, arrivant tous les jours en
salle de classe dans une tenue dépareillée.
Toutes
et tous des « Cassos », des gens pas du tout dans la tendance et donc
qu’il fallait à tout prix clouer au pilori du numérique. Et Marion jubilait. Et
Marion rigolait bien.
C’est
Chloé qui réagit la première :
Trop terrible le gros avec ses pates au ketchup !
LOL !
Puis
Noémie :
Il mange seulement une assiette ou il avale tout le
plat ? MDR ;-)
Romane
préféra la rappeler, comme elle le faisait toujours :
-
Woooaaa ! C’est de la balle tes photos de l’autre gros con ma
chérie ! Comme j’ai trop kiffé, je te promets ! C’est toi la
meilleure, ma belle !
Marion
la remercia. Que c’était bon d’être admirée par Romane et les autres ! Les
autres : toutes ces filles au top et les beaux garçons, les sportifs de sa
classe presque aussi canons et géniaux que les candidats de ses programmes de
télé-réalité préférés.
-
Qu’est-ce que t’as prévu pour demain ? voulut savoir Romane.
Marion
allait le lui dire lorsque le signal d’un nouvel appel entrant retentit à son
oreille. Elle mit Romane en attente, incapable d’identifier le numéro du
correspondant qui cherchait à la joindre. C’était certainement Chloé qui venait
de changer de portable pour la sixième fois de l’année et qui avait oublié de
l’en avertir.
-
Allo ?
Pour
toute réponse, un grésillement sourd et lointain.
-
Allo ! insista Marion en parlant plus fort.
Le
grésillement s’amplifia, envahissant tout le spectre sonore à la manière d’une
métastase.
-
Parle moi connard où je raccroche ! cria cette fois Marion en dégageant
une mèche de ses longs cheveux roux, coincée entre son oreille et le combiné.
Elle
crû distinguer un rire mauvais à l’autre bout de la ligne. Un rire de pervers
et aussi son prénom scandé d’une drôle de façon.
Ah ! Ah ! Ah !
Ma-rion ! Ma-rion ! Ma-rion !
Juste
avant qu’on ne lui raccroche au nez.
Peu
importe !
Cela
pouvait aussi bien être un petit plaisantin, ou alors l’un de ses nombreux
prétendants qu’elle avait éconduit au cours de l’année écoulée, ou encore un
téléconseiller en mal d’inspiration, clôturant sa journée de travail par un
dernier appel passé à la va-vite. Vraiment, qu’ils aillent tous crever !
Marion
reprit Romane en ligne :
-
T’es toujours là ?
-
C’était qui ?
-
Je sais pas, encore un bouffon, on s’en fout ! lui répondit Marion en jetant un
rapide coup d’œil à son horloge murale Mickey-Mouse fixée à côté de la penderie.
Dix-huit heures et trente-cinq minutes indiquaient le petit bras droit et le
grand bras gauche de la souris la plus célèbre du monde, prisonnière dans son
cadre rond en plexiglass. Bientôt dix-neuf heures, l’heure fatidique du diner.
-
Alors demain, à qui tu mets la honte ? insista Romane.
-
A Monsieur Clafoutis ! lança Marion en ricanant. Je vais essayer de
mitrailler sa tronche en gros plan, on va bien se marrer !
Monsieur
Clafoutis, c’était le surveillant à la récré, un pauvre type atteint d’un
eczéma qui lui dévorait le visage.
-
Ouais ! C’est cool comme plan ! valida Romane.
-
Ouais, cool ! répéta Marion cherchant soudain à couper court à la
conversation.
Car
quelque chose n’allait pas bien.
Une
désagréable sensation d’inconfort s’installait doucement ; la combinaison
dérangeante d’un début de crampe dans les doigts de sa main gauche serrant son
smartphone et d’une irritation naissante à son oreille, collée au combiné du portable.
Une
démangeaison contrariante dont la cause, cette fois-ci, n’avait rien à voir
avec l’une de ses délicieuses mèches rebelles chatouillant sa peau laiteuse.
-
On se voit demain, faut que je te laisse !
-
Ok, à plus ma chérie, bye ! ajouta Romane à contrecœur avant de
raccrocher.
Marion
se redressa et s’assit au bord de son lit pour reposer son smartphone sur la
table de nuit.
Putain, c’est quoi ce délire ?
Son
bras gauche refusait maintenant de se déplier. Et pire encore, ses doigts
restaient crispés sur le téléphone.
Merde !
Son
oreille comme brulée par un coup de soleil demeurait scotchée au combiné.
Elle
ferma les yeux et chercha à ralentir le rythme de sa respiration.
C’est rien. C’est les nerfs. La fatigue.
Faut que je me calme là !
Quentin,
son amoureux actuel, membre influent du club de badminton du collège, le lui
avait d’ailleurs expliqué un jour :
-
Tu sais ma puce, des crises de tétanie ça arrive tout le temps et à tout le
monde quand on fait du sport ou de la compétition. Quand ça se produit, y’a juste
à s’arrêter et à attendre que ça passe.
Quentin
souriait en permanence. Quentin était beau. Quentin était quelqu’un en qui elle
pouvait croire, même si ses parents, à l’unanimité, le considéraient plutôt
comme un fumiste, un magnifique feignant.
Alors…
Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro.
Elle
rouvrit les yeux. Dix-huit heures quarante indiquait maintenant Mickey.
Il
ne fallait plus trop qu’elle traine, sinon son père ; eh bien son père
allait la tuer si elle osait encore descendre en retard pour le diner. Et sa
mère, qui ne disait jamais rien, allait elle aussi danser par sa faute.
Lundi
soir dernier, papa avait fait valser toute la famille. A cause d’elle. A cause et
surtout de son smartphone qu’elle ne quittait jamais, pour ne rien rater des
tweets des copines, des gentils textos de Quentin et de l’enthousiasme que ne
manquaient jamais de susciter ses méchantes publications concernant les
victimes de ses sempiternelles railleries.
Lundi
soir dernier donc, elle avait descendu les escaliers à dix-neuf heures cinq
pour rejoindre le salon. Rien de bien grave en apparence, puisque maman venait
juste de dresser le couvert et que papa finissait son deuxième whisky, debout
prés de la baie vitrée donnant sur le jardin, le regard perdu au fond de son
verre.
-
Marion tu es en retard, lui avait-il fait remarquer en tapotant sa Rolex. Le
diner c’est à dix-neuf heures. Fais un effort ! C’est le seul moment de la
journée où l’on peut être tous les trois en famille. C’est important tu
sais ?
-
Je sais, c’est bon là ! Et sinon qu’est-ce qu’on bouffe ce soir,
maman ? avait-elle rétorqué en s’asseyant à sa place, la tête baissée sur
son portable, terminant de visionner le dernier clip de Lady Gaga, le son
poussé au maximum.
Maman
n’avait pas ouvert la bouche mais la réponse de papa, elle, avait été immédiate.
Le verre à whisky avait frôlé la tête de Marion, terminant par miracle son vol
sur le mur derrière elle.
-
Ma fille ! Espèce de pauvre petite
conne ! Lâche moi cette saloperie de téléphone ! Ton pere te cause,
nom de dieu !
Puis
il avait fondu sur elle, tel un catcheur sous cocaïne et l’avait renversée de
sa chaise. En chutant, Marion s’était cognée dans l’angle de la lourde table en
chêne, à quelques centimètres de son assiette. Sa tempe avait saigné. Un peu. C’était
un moindre mal. Avec papa, à l’occasion d’autres joyeux diners en famille, elle
en avait connu d’autres.
Marion
s’était relevée en pleurs, hoquetant, implorant silencieusement maman
d’intervenir. La suppliant même, derrière l’épais rideau de larmes qui lui
troublait la vue.
Et
maman avait fini par murmurer faiblement :
-
Chéri, je crois que tu devrais te calmer un peu, après tout Marion n’a que…
-
Marion n’a que quoi ? Marion n’a que
quoi ? Marion a tout ce dont elle a besoin ! Comme toi d’ailleurs !
Alors tu vas la fermer ta grande gueule aussi !
Maman
ne pouvait que la fermer de toute façon, car à ce moment là, papa la repoussait
dans la cuisine en lui serrant le cou, ne la libérant de son étreinte que pour
mieux la projeter contre le frigo.
- Qui est-ce qui fait tourner la baraque, hein ?
Qui ? C’est moi ! Et je peux toujours continuer à m’épuiser au
travail, y’a pas moyen qu’on soit une famille unie et soudéé !
Papa
avait encore retourné quelques tiroirs, fracassé le micro-ondes (qui avait été
remplacé dès le lendemain) puis, plus rien. Comme si sa batterie interne
chargée de rage avait brusquement rendue l’âme.
Il
était comme ça papa, tout aussi attentionné que fou. Et pour réveiller à coup sûr
le monstre qui sommeillait en lui, c’était on ne peut plus simple : il
suffisait à Marion de se présenter encore une seule fois de trop en retard pour
le diner, smartphone à la main.
Calme toi ma grande et lâche ce
téléphone ! Sinon, ça va barder. Ça va faire mal, ça risque même d’être
encore plus douloureux que la dernière fois.
Marion
détendit lentement son bras figé et son poignet, ressentant comme un réel
assouplissement de ses muscles.
Merci Quentin ! Merci mon
héros !
C’était
bien le stress qui lui avait joué un mauvais tour ; ou tout du moins en
partie car ses doigts, enserrés autour de la coque de protection du téléphone,
restaient durs comme du marbre et l’ourlet délicat de son oreille continuait
obstinément à faire ventouse avec le combiné de l’appareil.
Marion
se leva et traversa la chambre, chancelante, en direction de sa coiffeuse
devant laquelle elle se maquillait chaque matin. Elle s’agrippa au bord du
petit meuble mauve, renversant tubes de rouge à lèvres, pots de crème, peignes
et brosses à cheveux.
Non, non, non, non, non !
Le
miroir triptyque encadrant la coiffeuse, ne lui renvoyait plus l’image de la
petite pétasse sexy et moderne qu’elle prenait pourtant grand soin
d’entretenir, mais celle d’une jeune fille dans une posture grotesque dont
toute la partie supérieure gauche du visage avait fusionnée avec son
smartphone.
Elle
tira, tira et tira encore de toutes ses forces jusqu’à s’en arracher le haut de
la joue et le lobe. En vain.
Dans
la glace centrale, son double n’était que reflets de multiples rougeurs
imprimées sur ses chairs sous la pression du téléphone. Un portrait d’elle
ridicule, en vision panoramique.
-
A table dans un quart d’heure ! lança maman depuis le bas des escaliers.
Marion
s’effondra sur le tabouret de sa coiffeuse, démunie, perdue, sans solution.
Cette fois-ci papa allait les massacrer, les broyer toutes les deux, maman et
elle.
Si jamais je te
revois ne serait-ce qu’une seule fois avec cette saloperie de portable au moment
de passer a table, je te jure Marion que…
En
retrait, elle se contempla encore dans le triptyque, submergée par l’impuissance,
l’impossibilité de faire quoi que ce soit qui puisse lui permettre d’éviter le
pire.
Dans
le salon, papa était entrain de boire – l’alcool était son heure à lui – pour
gommer les tracas de son travail et la menace de plus en plus sérieuse d’un
licenciement économique.
Maman,
quant à elle, surveillait attentivement la cuisson de la soupe et des légumes,
pour ne pas avoir à valser encore avec papa si jamais les plats n’étaient pas
suffisamment à son goût.
Elle
ne pouvait espérer aucune aide ni de l’un, ni de l’autre.
La
démence de papa contenait bel et bien une vérité essentielle : ils
n’avaient rien d’une famille unie. Dans cette baraque pourrie, chacun menait
son existence dans la peur et l’indifférence générale. Papa, maman et
elle ? Juste des électrons libres, un semblant de foyer disloqué, une aberration
absolue.
Marion
grimaça. Aux démangeaisons de plus en plus pénibles autour de son oreille
collée comme une sangsue à l’écran tactile du mobile, s’ajoutaient à présent
autant de nœuds de douleurs dans son épaule bloquée, son bras ankylosé et dans
ses doigts scellés à la coque en caoutchouc de protection du téléphone.
Ah ! Ah ! Ah ! Et de qui
tout le monde rigole maintenant ? De Ma-rion ! De Ma-rion ! De
Ma-rion !
Le
mystérieux interlocuteur au rire mauvais n’avait même plus à composer son
numéro pour la joindre ; pour la contacter et lui parler, il lui suffisait
désormais de se connecter directement à son cerveau.
Allez ! Tout le monde rit bien fort !
La petite pétasse sexy l’a bien cherché, oh oui, alors ! Elle ne l’a pas
volée celle-là ! Ah ! Ah ! Ah ! On peut bien se moquer
d’elle. Ce soir, c’est à notre tour !
-
Va te faire foutre ! cria Marion à la voix parasite dans sa tête.
Puis,
de son bras libre brûlant de rage, elle renversa sa coiffeuse comme papa aurait
pu le faire. La moquette étouffa la chute, mais deux pieds latéraux du meuble se
brisèrent au niveau des charnières, explosant en nids d’échardes comme autant d’éclats
d’os consécutifs à une mauvaise fracture. Irréparable. La coiffeuse avait
quand-même couté deux cent cinquante euros.
Papa et maman ne vont pas être
contents !
La
voix parasite. Encore. De retour.
-
C’est pas grave puisque de toute façon, maman et moi on va mourir, lui répondit
Marion d’une voix blanche entrecoupée de sanglots.
Et
comme une simple confirmation, elle entendit aussitôt les hurlements du monstre
s’élever depuis le salon. En bas, une dispute venait d’éclater. Encore.
-
Il est dix-huit heures cinquante-cinq et
ta fille n’est toujours pas descendue ! Je te préviens tout de suite
chérie, si ta fille ne vient pas me dire « bonsoir » dans les temps…
Puisqu’il
n’y avait vraiment plus d’issue, Marion murmura :
-
Je m’excuse, ok ? Je m’excuse de tout mon cœur pour tout le mal que j’ai
fait. J’ai été méchante mais c’était pas totalement de ma faute, pitié !
Oh que si ! Oh que si, tout est bien
de ta faute Ma-rion, tu ne peux en vouloir qu’à toi même ! Tu l’aimais ce
téléphone hein ? Tu l’aimais n’est-ce pas ? Tu en as balancé des tonnes
d’horreurs sur tes petits camarades avec CETTE SALOPERIE DE TELEPHONE, pas
vrai ? Eh bien le plus marrant dans tout ça, Marion, c’est que ton si
précieux smartphone va te suivre jusqu’à la tombe.
La
voix parasite, sentencieuse, implacable. La voix mauvaise avec laquelle on ne
pouvait décidément rien négocier.
-
Si vous arrêtez « ça », je promets de tout réparer, d’être gentille,
de changer, plaida-t-elle encore en chassant un autre portrait ridicule
d’elle-même. Un tableau de cauchemar dans lequel elle se voyait allongée dans
un long cercueil, le visage tuméfié (le dernier cadeau de papa à sa fifille), son
bras gauche tenant toujours son portable, dépassant du bord de sa couche
mortuaire. L’employé des pompes funèbres, embarrassé, tentant de plier son
coude pour le faire rentrer à l’intérieur de la boite à sapin et refermer le
couvercle correctement.
Toute
sa chambre ignorait sa détresse.
-
Je vous en supplie, pardonnez-moi pour Lucas, pour la fille toute maigre dans
les vestiaires, pour Monsieur Clafoutis et pour tous les autres dont j’ai
oublié les noms, ceux que j’ai blessés, que j’ai rendu tristes. Oh !
Pardon ! Pardon ! Pardon !
Pardon,
mais inutile. Tirer la sonnette d’alarme pour en appeler à la bonne grâce des
divinités toutes puissantes du ciel ou de l’enfer, aurait peut-être fonctionné
si, par le passé, Marion avait sincèrement cru en quelque chose ; par
exemple, croire aux vertus du bien et de la tolérance, à l’amour de son
prochain. Mais Marion avait aussi raté ce train là ; même la voix parasite
s’était lassée d’elle. La voix mauvaise, qui était certainement à l’origine de
tous ses tourments, venait de s’inscrire aux abonnés absents.
Marion
pivota sur son tabouret et regarda une dernière fois l’horloge murale. Dix-neuf
heures indiquaient les bras de Mickey.
Cette
fois-ci, ça y était. Le chaos était en chemin.
Pour
une fois, maman essayait bien de résister. Une première. Peut-être maman
avait-elle ressenti ce soir, elle aussi, l’imminence d’un danger bien plus
grand que d’habitude, d’une catastrophe irréversible.
-
Pourquoi ne pas reprendre un verre mon amour ? Tiens, pourquoi ne pas me
laisser monter à ta place ? Je vais aller la chercher moi Marion !
-
Pousse toi ! Dégage de mon passage !
Je vais vraiment lui faire passer l’envie de prendre ses parents pour des cons !
- Laisse-moi
te resservir, je t’en prie ! Accorde-lui encore cinq petites minutes, je suis
sûre qu’elle va descendre !
Cela
avait beau être la fin, Marion ne pouvait s’empêcher, malgré tout, de trouver
maman aussi pathétique qu’à l’accoutumée.
Au
tout début de son adolescence, à partir de cette période où elle avait été en
mesure de décrypter l’ensemble des interactions possibles entre adultes
consentants, Marion l’avait assaillie de questions, ne lui trouvant alors aucune
raison valable de rester avec papa.
-
Pourquoi tu demandes pas le divorce maman ? Pourquoi tu le laisses toujours
avoir le dernier mot ?
Et
Marion aurait voulu ajouter : « Pourquoi est-ce que tu n’arrives
pas à nous protéger toutes les deux, maman ? Pourquoi est-ce que tu ne
l’empêches pas de nous taper tout le temps dessus ? »
Pourquoi est-ce que tu ne l’empêches pas
de nous faire du mal ?
Maman
avait bien compris où Marion voulait en venir et cependant, maman lui avait
sorti une réponse qui, sur le moment, lui était apparue comme singulièrement
stupide.
-
Je reste avec ton père parce que justement, il nous protège. C’est grâce à lui
que nous avons cette belle maison, ces belles vacances chaque été ; grâce
à ton père que tu as tout l’étage pour toi toute seule. Donc, dis-moi, Marion,
sans ton père, tu voudrais que l’on aille où toutes les deux ?
Sur
l’instant, Marion n’avait rien trouvé à redire à cela, alors maman avait
enfoncé le clou tout en continuant à laver le carrelage dans le hall :
-
Il y a aussi le fait que j’aime ton père, je l’aime d’un amour infini et je ne
l’abandonnerai pour rien au monde, jamais, malgré…eh bien…ses colères. Je suis
très attachée à lui.
Non,
décidément, Marion ne comprenait toujours pas ; alors maman s’était servie
d’une ultime comparaison de secours qu’elle espérait particulièrement parlante :
-
Bon, tu vois ma fille, je crois que je suis autant accrochée à ton père, que
toi à ton joli téléphone portable !
Marion
l’avait dévisagée, bouche bée, se retenant de l’insulter, de lui dire à quelle
point elle était une mère nulle. Puis, elle avait fini par la planter là,
entourée de son seau d’eau sale, de ses chiffons gras et de ses produits
ménagers.
Il
avait ensuite fallut à Marion plusieurs mois pour reconsidérer les explications
données par maman concernant sa relation avec papa puis, encore autant de temps
pour envisager que celles-ci n’étaient peut-être pas si délirantes ou idiotes
que ça après tout.
Dans
leur joli quartier propret de banlieue pour
couples-cadres-dynamiques-avec-enfants, combien de femmes vivaient comme maman
dans la terreur et la dépendance de leurs bourreaux de maris ? Combien
d’entre elles souffraient en silence, enfermées dans leurs cages dorées,
contraintes de prendre sans cesse la défense de leurs époux violents en échange
d’un semblant de liberté et de confort ?
Combien
d’entre elles vivaient jour après jour dans le déni le plus total, incapables
de fuir leurs hommes, rivés à eux en se répétant : « Mais je
l’aime, mais je l’aime, mais je l’aime ! »
Quand
ça n’allait vraiment pas, Marion se réfugiait derrière cette idée selon
laquelle, dans le quartier, il y avait certainement d’autres mamans-esclaves,
d’autres jeunes-filles-esclaves comme elles qui vivaient le même supplice au
quotidien.
Et
justement, le supplice venait maintenant jusqu’à elle, martelant à tout rompre les
marches de l’escalier.
Le
monstre était en chemin. Au pas de charge.
-
Ce n’est pas faute de te l’avoir rabâché et rabâché encore Marion, l’heure du
diner, c’est l’heure du diner ! Cette fois-ci, tu vas vraiment le
comprendre !
Le
monstre était dans le couloir de l’étage, son étage à elle et le plus effrayant
c’était qu’il ne hurlait plus, qu’il parlait normalement, se délectant presque
de ce qui allait suivre.
-
Ton père te parle Marion ! Et ton père est très fâché contre toi, tu
sais ?
Marion
se leva d’un bond de son tabouret. C’était maintenant son corps qui prenait les
commandes. Son corps qui s’activait pour elle, refusant de servir à nouveau de
support à un grand tatouage d’hématomes.
-
J’arrive ma fille ! Oh oui ! J’arrive !
Gagner
du temps.
Marion
se précipita à l’intérieur de sa penderie, se dissimulant derrière la rangée de
jupes, de jeans, de t-shirts et de pulls légers suspendus à leurs cintres.
Elle
entendit papa envoyer un grand coup de pied dans la porte de sa chambre et se
recroquevilla un peu plus dans les ténèbres de son terrier, comme un petit
animal pris au piège au fond de son trou.
-
Marion ? Ma-rion ? Ma-rion !
Marion ! Montre toi tout de suite ! Inutile de te cacher, tu
vas la recevoir ta correction !
Marion
serra son poing libre sur sa bouche. Ne plus faire un seul bruit. Ignorer les
voix qui venaient d’envahir son espace intime, ignorer papa qui était aussi le
monstre, qui était désormais aussi la voix parasite ; tous ensemble
profanant sa chambre.
-
Espèce de sale gamine ! C’est comme ça que tu traites tes affaires ? Hein ?
Papa
donnait à présent quelques coups de pieds supplémentaires dans la coiffeuse
désarticulée.
-
T’es bien comme ta mère, tiens ! Une pauvre conne qui ne respecte
rien ! Je me demande bien à quoi ça sert que je m’épuise à…
-
Ding ! claironna soudain le smartphone de Marion dans le noir, pour
signaler l’arrivée d’un nouveau message.
Il
s’était écoulé plus de vingt-cinq minutes sans que Marion n’envoie un texto ou
ne publie quelque chose sur les réseaux sociaux et ça, c’était trop pas normal, comme l’aurait soulignée ou Noémie ou
Chloé ou Romane. Alors les copines venaient aux nouvelles.
Au
pire moment.
-
Ding ! Ding ! Ding ! insista le smartphone en clignotant dans
l’obscurité ; refusant toujours obstinément de lâcher l’oreille et la main
de Marion.
Non, non, non, non !
Marion
se replia encore un peu plus sur elle-même. Trop tard pour mettre le portable
en mode silencieux. Pas moyen non plus de l’éteindre. Tout était vraiment perdu.
-
Ding ! Ding ! Ding ! Ding ! chantonnait toujours le
smartphone pour l’alerter d’un véritable embouteillage de SMS entrants.
La
dernière pensée de Marion fut pour Quentin, lorsque le monstre s’abattit sur
elle et l’extirpa du terrier en l’attrapant par le cou.
Marion
se vit décoller, les pieds suspendus à dix centimètres au-dessus du sol. Papa
la retenait ainsi en l’air, d’une seule main serrée juste à la base de son
menton, risquant à tout moment de l’étrangler ou de lui déboiter la mâchoire
inférieure.
-
Tu dis quoi pour ta défense sale
gamine ? Hein ? Tu dis quoi ? Réponds !
Marion
serra les lèvres, fixant le monstre droit dans les yeux.
-
Tu vas répondre ? Tu vas répondre,
nom d’un chien !
Papa
avait beau la secouer de gauche à droite comme une vulgaire poupée de chiffon au
milieu de la chambre, Marion restait muette. Elle le défiait, refusant d’être sa
petite-fille-esclave à ses ordres.
Maman,
en larmes, venait de rejoindre elle aussi l’étage. Elle se tenait là, sur le
seuil, simple spectatrice du cataclysme, trop frêle et trop fragile pour
stopper la tempête à elle seule.
Dominant
toujours la scène dans l’œil du cyclone, Marion lui adressa un regard
bienveillant, un regard chargé d’amour pour lui dire qu’elle était une jeune
fille qui, en cet instant, comprenait sa mère ; la comprenait vraiment.
-
C’est pas ton abrutie de mere qui va
venir À ta rescousse, Ma-rion ! Pauvre petite morveuse ! Petite
morveuse ingrate !
De
gauche à droite, de droite à gauche puis encore de gauche à droite. Marion
voyait sa chambre tanguer. La tempête était à son paroxysme.
-
Ne crois pas que je vais te lacher tant
que tu ne m’auras pas répondu Marion ! Alors, qu’as-tu a dire pour ta
défense ?
Mais
Marion ne parla pas, ne céda pas.
Papa
n’était pas seulement violent, il aimait être violent. Ses accès de rage
c’était aussi son heure à lui et peut-être encore plus que l’alcool.
Et
tandis que le monstre resserrait encore un peu plus son étreinte, Marion
ressentit une nouvelle démangeaison, un autre début de brûlure autour de son
cou. Papa dû le sentir aussi car il chercha immédiatement à se défaire d’elle.
Sans
y parvenir.
La
batterie de rage du monstre s’épuisa aussitôt.
De
gauche à droite, de droite à gauche puis encore de gauche à droite, Marion
balançait toujours au bout du bras de son père, collée maintenant à lui comme
un gigantesque morceau de sparadrap récalcitrant.
-
Marion…Ma-rion, qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qui nous
arrive ? balbutia papa.
Marion
rapprocha son visage du sien, malgré les émanations de sueur et de whisky qui
transpiraient par tous les pores de sa peau.
Et
elle lui murmura sur le ton d’un secret :
-
Papa, tu es devenu tellement dépendant de ta violence envers maman et moi que
maintenant, c’est elle qui te tient !
Comme ma méchanceté me retient à mon
smartphone.
-
Marion…Marion…Qu’est-ce que tu me racontes ma chérie ? bafouilla papa,
semblant redevenir tout à fait un père normal.
Alors
Marion ajouta, toujours dans un souffle, comme l’aurait fait la voix
parasite :
-
Ah ! Ah ! Ah ! Pa-pa, c’est qui la plus forte là ?
Collée
à son smartphone, collée à son papa et toujours en état de lévitation au-dessus
du sol, Marion regarda maman se rapprocher enfin et ouvrir ses bras pour
étreindre et son mari et sa fille si courageuse.
Marion
la laissa faire, esquissant un vague sourire.
Ah ! Ah ! Ma-man vient se
coller à son tour, à papa et à moi. La tête qu’elle va faire quand elle va
vouloir se séparer de nous pour retourner à sa cuisine !
Ce
qui était entrain de se produire n’avait finalement rien d’une catastrophe.
Le
rêve de papa, celle d’une famille unie et soudée se réalisait.
Alors
le sourire de Marion devint un vrai sourire.
Dijon, le 03 Mars 2016.

