Dans
la grande salle du rez-de-chaussée où se déroulait la fête, le premier des douze
coups de minuit retentit à la vieille horloge murale. Les convives lâchèrent
leurs couverts à l’unisson, délivrés une bonne fois pour toute de l’année qui
s’achevait enfin.
Ils
se jetèrent dans les bras des uns, puis des autres, en se souhaitant les traditionnels
vœux de bonheur et surtout de santé. Une clameur d’allégresse monta, résonnant
à tous les étages et relayée à travers les murs peu épais de la résidence.
Vincent profita de cette joyeuse confusion pour se tourner vers Julia : le
moment était venu de l’embrasser.
Il
ferma les yeux et, n’écoutant que son courage, déposa un baiser sur chacune de
ses joues rondes et parfumées. Au contact de ses lèvres, les muscles du visage
de la jeune femme se contractèrent de telle manière qu’il comprit qu’elle souriait.
-
Bonne année ! ajouta Vincent, conscient qu’en se justifiant, il ne
faisait que dévoiler un peu plus les sentiments qu’il éprouvait à son égard.
-
Ce que tu peux être fou ! lui répondit-elle d’une voix enjouée.
Il
haussa les épaules :
-
Que veux-tu que j’y fasse, c’est dans ma nature ! Et si je n’étais pas
aussi cinglé, je ne serais pas ici de toute façon.
Julia
s’esclaffa devant l’évidence de cette remarque, ce qu’elle n’aurait jamais osé
faire en temps normal.
L’été
dernier, au cours des premières semaines qu’elle avait passé au centre, Vincent
s’était beaucoup occupé d’elle afin de lui rendre la vie plus facile. Il était
arrivé un an avant elle et possédait une connaissance intime des lieux qu’il
n’avait pas manqué de lui transmettre. Sans la moindre réticence, il lui avait
aussi confié les raisons dramatiques pour lesquelles il avait échoué ici, au
milieu de tous ces misérables.
Et
voilà qu’elle s’était moquée de lui, sans songer une seule seconde que son
comportement pouvait le blesser.
Comme
Vincent ne parlait plus, elle devina qu’elle avait été trop loin même si le
contexte de la soirée autorisait quelques excès. Elle éprouva une réelle
difficulté à saisir sa coupe car elle avait beaucoup trop bu et personne, à la
table, ne pouvait l’empêcher de s’enivrer davantage à part, peut-être, les
membres du personnel qui gardaient un œil sur la situation.
Elle
avala plusieurs gorgées de Champagne tiède, sans se préoccuper de l’acidité de
la boisson qui lui faisait venir quelques larmes. L’univers chancelait autour
d’elle, la berçant avec la tendresse familière d’une griserie délicieuse.
Elle
n’avait pas oublié Vincent et se pencha sur lui :
-
Je m’excuse, je ne voulais pas rire, tu es si gentil avec moi, lui
murmura-t-elle à l’oreille.
Vincent
l’écoutait à peine, les remords de Julia l’intéressaient bien moins que la
musique entraînante de son ami Pascal qui, concentré sur ses platines, passait
les derniers tubes du moment, en invitant les gens à venir danser.
-
Venez ! Venez tous ! Le dîner est terminé alors maintenant, on fait
chauffer la piste ! s’exclamait le disc-jockey du soir dans son micro, en
prenant sa tâche très au sérieux.
-
Tu vois, dit enfin Vincent à Julia, je crois que ce brave Pascal est aussi fou
que moi.
Il
lui prit la main, l’entraîna au milieu de la salle et l’agrippa par la taille
pour lui faire suivre le rythme endiablé du morceau Brésilien qui venait de
débuter. Julia le repoussa d’un geste délicat qui le surpris, quand bien même
elle ne s’était pas effarouchée de ses audacieux baisers.
-
Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-il avec une pointe d’étonnement.
Vincent
la sentait embarrassé.
-
C’est que…nous ne pouvons pas faire ça là, c’est ridicule ! En plus, nous
sommes les seuls à nous être levés, lui fit-elle remarquer.
Elle
avait raison mais Vincent savait qu’il pouvait la convaincre : après tout,
comme le lui répétait son père lorsqu’il entrait dans l’une de ses phases de
découragement, il existait une réponse à chaque question et une solution à
chaque problème, comme deux pièces d’un puzzle compliqué, finissaient toujours
par s’imbriquer l’une dans l’autre.
-
Alors c’est à nous d’ouvrir le bal, insista-t-il.
Elle
céda et ils furent bientôt rejoints par la majorité de l’assistance.
Après quelques danses, Vincent eut
une idée cocasse mais qui pouvait se révéler très drôle si tout le monde y
mettait du sien. Il attendit que l’assemblée soit suffisamment motivée pour
participer à la petite distraction qu’il avait en tête, puis alla en
parler à Pascal qui approuva la curieuse manœuvre.
-
D’accord, je joue le jeu, dit ce dernier. Rejoins Julia et ensuite c’est à toi
de faire le reste.
Pascal
laissa s’écouler une bonne minute, puis coupa net les haut-parleurs, ce qui
déclencha aussitôt des sifflets et des huées nourries à son encontre. Les
danseurs étaient survoltés, impatients et prêts à se trémousser jusqu’au matin.
Pascal
était fier, la fête était une totale réussite, en partie grâce à ses talents
d’animateur qu’il avait conservé après son accident. La chronologie infernale
de son destin défilait encore dans son esprit : un samedi comme autre, une
bonne ambiance au club où il travaillait puis, à l’aube, le choc terrible, la
tôle froissée et le réveil cauchemardesque à l’issue d’un long comas.
Le
présent lui paraissait plus joyeux et il était bien décidé à profiter du
pouvoir éphémère qui lui était accordé : celui de faire danser encore et
encore.
Calmement,
il sélectionna le disque que Vincent venait de lui demander : « La
Chenille », sur lequel on s’agitait en se tenant par les épaules et en
avançant, les uns derrière les autres, en file indienne, jusqu’à la dernière
note.
Sur
la piste, Vincent rassembla ses troupes qui formèrent la gigantesque chaîne
humaine. Seuls Monsieur Paul et Madame Camille hésitèrent à se joindre à
l’étrange farandole. Le couple que le Centre allait transférer dans une maison
de retraite au printemps prochain, fit part de ses inquiétudes en prenant soin
de ne pas briser l’ambiance.
-
Vincent, est-ce bien raisonnable, à notre âge ! souligna la vieille dame.
-
Mais oui Madame Camille, vous n’avez qu’à vous placer derrière Julia si cela
vous rassure.
-
Et qui mène la danse cette fois-ci ? demanda Monsieur Paul d’un air
dubitatif.
-
Moi, bien sûr ! Je prends la tête du cortège, rien de plus facile !
répondit Vincent.
Julia
tenait déjà les épaules du meneur qui, à l’évidence, ne savait plus quoi
inventer pour l’impressionner. Elle frissonna en sentant les doigts osseux de
Madame Camille se poser derrière son cou : décharnés, ils perdaient un peu
plus chaque jour l’essence de la vie.
Les
derniers maillons vinrent se greffer au bout de la Chenille et Pascal put enfin
annoncer le départ au micro. Il recala le morceau au début et la procession se
mit en marche.
Vincent n’avait pas compté le
nombre exact de personnes qui se trouvaient derrière lui, mais il estimait
qu’elles devaient être une quarantaine environ.
La
farandole commença par serpenter entre chaque table ; tout en ouvrant le
passage, Vincent évitait ceux qui étaient restés assis pour terminer leurs
parts de bûche glacée et ceux qui, cloués dans leurs fauteuils roulants,
éprouvaient cependant du plaisir dans la gaieté qui émanait de la sarabande.
Vincent
sortit ensuite par la porte principale de la salle pour rejoindre un long
couloir désert, faiblement éclairé par les minuscules veilleuses et les signaux
qui indiquaient les issues de secours. La file le suivait toujours, chaque
danseur bien accroché aux épaules de celui ou celle qui le précédait.
Vincent
tourna à droite en calquant la cadence de ses pas sur le rythme de la chanson
et tous l’imitèrent instinctivement.
La
Chenille devenait aussi synchronisée et rigoureuse qu’une parade militaire.
En
chemin, Vincent voulut pénétrer dans les cuisines, puis dans les bureaux de la
direction mais les locaux étaient fermés et il dut se résoudre à faire
demi-tour.
Les
employés s’étaient donc volatilisés sans que personne ne s’en aperçoive. Cet
événement surprenant offrait des perspectives intéressantes comme celle de
contourner le règlement intérieur qui interdisait, notamment, toute escapade
nocturne. Vincent voulut tenter le tout pour le tout.
Un
carré de lune perçait l’obscurité de l’allée centrale.
La
lumière filtrait dans l’encadrement d’une baie vitrée coulissante qu’une
ménagère, pressée de rejoindre les siens pour le réveillon, avait oublié de
fermer ; Vincent passa au travers et se retrouva dehors. Julia, Madame
Camille, Monsieur Paul et tous les autres en firent autant ; ils
talonnaient leur guide, fidèles et dociles, sans réfléchir ni protester.
L’air
frais les surpris mais ne les arrêta pas. Ils franchirent les jardins et le
parking goudronné, seuls, dans le silence de la nuit étoilée. Même s’ils
n’entendaient plus que quelques bribes de musique, ils restaient animés par une
allégresse inébranlable.
Sans
se retourner, Vincent imagina Julia qui, dans son dos, faisait voler ses
ravissantes couettes noires dans la brise légère de l’hiver. Pour elle, il
décida de prolonger la danse fabuleuse :
-
Vous continuez la route avec moi les amis ? demanda-t-il.
-
Oui ! Oui ! Encore ! s’écrièrent ses compagnons.
Ils
longèrent un trottoir sur leur gauche.
Vincent
avançait avec assurance comme un véritable chef de bande ; son entrain se
répercutait sur tous les maillons de la chaîne humaine.
-
C’est merveilleux ! s’exclama Julia, j’en oublierai presque que nous
sommes tous aveugles.
-
Tant mieux, lui répondit Vincent qui, dans l’intervalle troublant de cette
farandole, parvenait, lui aussi, à ne plus penser à sa totale cécité.
Tous
ceux qui avaient accepté de participer à la Chenille, avaient perdu la vue pour
une raison ou une autre ; emprisonnés au Centre, ils attendaient, en vain,
le traitement miraculeux que leurs promettaient des médecins intarissables en
faux-espoirs.
Ce
soir, Vincent leur avait apporté une espérance bien réelle. Ils le suivaient
aveuglément sans se douter que celui-ci les avait conduit jusqu’à la
voie-ferrée, dont les barrières automatiques de sécurité s’abaissaient
maintenant autour d’eux.
