mercredi 15 avril 2020

La catastrophe




Tous les films catastrophe traitant de diverses formes de fins du monde ont tous un dénominateur commun, un même ressort scénaristique consistant à alerter le spectateur sur une multitude d’évènements, de signes précédant la catastrophe et convergeant vers elle. 
Pour prendre un exemple connu, au tout début de Jurassic Park, plusieurs savants mettent en garde le créateur du parc sur l’extrême dangerosité d’exposer des visiteurs à des dinosaures recréés en laboratoire. Le créateur du parc fait la sourde oreille aux avertissements répétés des savants, préférant ouvrir au plus vite son parc de loisirs révolutionnaire au détriment de la sécurité de ses employés et de ses visiteurs. La suite, on la connaît par cœur, la catastrophe se produit : les féroces dinosaures incontrôlables dévorent et les touristes et les employés de Jurassic Park. 
Une catastrophe est toujours alimentée de signes qui la précèdent ; des signes parfois flagrants, d’autres moins évidents, mais toujours bien présents. Ces signes n’expliquent pas toujours la catastrophe mais ils y participent. 
Comme toute autre catastrophe réelle ou fictive, la crise sanitaire actuelle avec laquelle nous composons aujourd’hui, n’a-t-elle pas été elle aussi précédée de signes ? 
Il est fort possible que oui, de signes dont nous sommes toutes et tous plus ou moins responsables ; tendances aux effets désastreux auxquelles, pour certaines, j’ai moi aussi pu participer par le passé. Je ne me défile pas. Oui, il y avait bien de nombreuses prémices à la catastrophe du covid-19, des signes dont nous sommes individuellement responsables, d’autres que nous avons lâchement tolérés sans réagir quand il était encore possible de le faire et d’autres, enfin, que nous avons simplement ignorés.

A l’échelle nationale, le signe embryonnaire de la catastrophe est à dater du 26 avril 2001, le soir où la France entière a été exposée pour la première fois au fléau de la télé-réalité par le biais de l’émission Loft Story. Sur nos écrans sont apparus une sarabande de jeunes incultes superficiels, vulgaires et sans talents à laquelle s’est tout de suite intéressé tout le pays, jusqu’à la fascination, à l’idolâtrie parfois.  
A l’époque, je travaillais à Paris dans une petite start-up. La veille du premier Loft Story, mes collègues et moi-même échangions encore en priorité sur nos projets de voyages, de lectures, de sorties ; nous parlions à tour de rôle de nos inspirations essentielles, aussi bien professionnelles que personnelles. Et puis, dès le lendemain, l’émission de télé-réalité s’est propagée comme une vilaine épidémie, devenant le sujet de conversation de première importance à la machine à café. Je me souviens de mon étonnement en découvrant la passion de tous mes collègues pour Loana et pour l’une de ses comparses qui avait pété en entrant dans ledit loft. Ma seconde réaction a été de penser que tout cela passerait, que le loft n’était qu’un sujet parmi tant d’autres, un sujet qui s’éteindrait à l’été. 
Erreur. La superficialité crasse, la fascination de l’apparence pour quelques abrutis enfermés dans un studio de Seine Saint-Denis a rapidement muté, passant d’un sujet de comptoir à un mode de vie valorisé et encouragé dans toutes les sphères sociales, au cours des dix-neuf années qui ont suivi.
Et c’est à partir de ce choix collectif et hystérique d’un abaissement radical de nos valeurs et de notre éthique, de notre estime de soi, de nos projets, de nos efforts et de notre humilité, qu’un second signe de la catastrophe, protéiforme et sournois, est apparu : le drame de notre égo, de notre paresse et de nos caprices jamais satisfaits d’enfants gâtés. 
Le drame s’est noué quand nos selfies tous calqués sur une même volonté de paraître, ont remplacé notre être singulier. Quand le terme d’intellectuel est devenu suspect, raillé par les disciples de Kim Kardashian posant à la Une des magazines du monde entier, une bouteille de champagne posée sur le cul. Quand les politiques de droite comme de gauche ont suivi allégrement cette ontologie du pire, creuse et euphorique, en privilégiant le tweet à la réflexion, en revendiquant une forme d’incompétence quotidienne, décomplexée et parfaitement sûre d’elle. Quand les recruteurs ont invité les demandeurs d’emploi diplômés à retirer leurs compétences réelles de leurs CV, pour avoir plus de chance d’obtenir un poste sous-payé. Quand, sous prétexte de bienveillance et de nouveaux modes de management horizontaux, les entreprises et l’Etat ont placé à des postes-clés, des personnes sans la moindre compétence, sans le moindre mérite.
Nous avons mis sur un piédestal durable les pires d’entre nous, les plus mauvais, les plus hypocrites et les plus feignants. Nous les avons acclamés et valorisés plus ou moins malgré nous, d’une manière grotesque et absolument indécente. Ainsi, nous avons été jusqu’à écrire des livres sur Alexandre Benalla, sur des influenceurs, des gens qui font le buzz, tels des gamins privés de raisonnement, juste bons à se gaver de plus en plus vite d’un tas de saloperies éphémères. Nous avons rémunéré à coup de millions d’euros des sportifs, des vedettes, des gourous du bonheur et de l’écologie durable, des coachs du bien-être, de la bienveillance et de l’épanouissement personnel, sans réfléchir une seule petite seconde au fait que, peut-être, nous idolâtrions là des escrocs bien peu recommandables. Incapables d’être heureux par nous-mêmes, de trouver des solutions, des envies, des projets propres au plus profond de notre cœur et de notre esprit, nous avons adhéré aux modèles les plus artificiels et les plus minables qui soient. 

Aujourd’hui nous payons le prix fort de ces choix, de ces attitudes dans lesquelles nous nous sommes toutes et tous plus ou moins laissés embarquer, séduire. Nous avons financé sans compter une incroyable médiocrité pour satisfaire des désirs rapides, accessibles en quelques clics, sitôt consommés et sitôt oubliés, quand, dans le même temps, notre personnel soignant manifestait pour un salaire décent, du matériel et de saines conditions de travail.
Nous avons engrossé et cajolé, année après année, le monstre de la médiocrité à tous les étages de la vie publique, cette affreuse créature toujours souriante et faussement sympathique derrière laquelle nous nous sommes confortablement repliés, avec laquelle nous avons joué pour mieux mépriser pendant près de deux décennies les gens appliqués, les gens de bonne volonté, les penseurs, les hommes et les femmes responsables et impliqués que toutes et tous acclament aujourd’hui, mais un peu tard, tous les soirs à vingt heures sur leurs terrasses. 
Nous ne pouvons que baisser les yeux de honte pour toutes les fois où nous n’avons pas su remercier les enseignants, les soignants, les agents d’entretiens, les hôtesses de caisses, les manutentionnaires, les chauffeurs livreurs et dans leurs sillages tous les professionnels humbles et investis qui à chaque étape de nos vies, font tout pour nous rendre l’existence agréable et facile. 
Après le drame du covid, il ne sera plus tolérable d’entendre parler de la France d’en bas. Parce que c’est dans cette France laborieuse, appliquée, téméraire et silencieuse que se trouvent nos seuls et vrais héros dignes d’admiration. Mais nous avons tellement surconsommé, cultivé notre superficialité, notre propre représentation publicitaire, que nous n’avons pas su les voir nos vrais héros comme cela se passe toujours, là encore, dans un film catastrophe, avant la catastrophe elle-même. 
Le confinement nous incite à revoir l’échelle de nos priorités et de nos valeurs individuelles et citoyennes car nous expérimentons aujourd’hui de manière très concrète, ce à quoi abouti une gouvernance personnelle et sociale volontairement médiocre et superficielle : à une impasse globale, à une situation hors de contrôle et à des morts. Il nous faut revenir à un minimum d’exigence et de confiance envers nous-même, à un minimum de réappropriation de la chose publique pour ne plus jamais avoir à entendre que les profs ne travaillent pas pendant le confinement. Dans une République raisonnablement gouvernée, de tels propos n’auraient jamais eu droit de Citée. 
Il serait aussi souhaitable de mettre au pain sec le monstre de la médiocratie, de revoir le temps médiatique copieusement laissé à toutes ces stars, starlettes et autre pseudo intellectuels auto-proclamés, totalement déconnectés du réel qui osent nous faire la morale, nous parler de charité et de bienveillance sociale sans une once d’expérience, de vécu dans ces domaines. 
Considérer, enfin, que nos vies n’ont pas à être sacrifiées sur l’autel d’une croissance économique absurde et sans fin dans laquelle l’individu ne s’est que trop longtemps épuisé. Un épuisement doublé d’une incapacité à se gouverner soi-même, qui constitue un terrain idéal pour tous les charlatans du bien-être et autres gourous de l’épanouissement personnel. Stop là aussi. Le carnaval d’un bonheur de contrefaçon, vendu en ligne sous une forme commerciale impérative n’est plus envisageable. 
Ne nous faisons plus si facilement avoir. Nous avons toutes et tous le bagage et les talents nécessaires pour bien agir, sans selfies et sans avoir à le crier sous tous les toits. Beaucoup se sont déjà réappropriés le sens de l’altruisme, dans l’humilité et la persévérance par la fabrication artisanale de masques, par l’aide quotidienne aux personnes les plus vulnérables. Une forme d’admiration parmi tant d’autres et qui donne aussi à espérer, est celle de tous ces soignants et accompagnants qui ont décidé de mener le confinement avec les résidents des maisons de retraite. L’admiration se situe là et certainement pas à l’endroit d’une bouteille de champagne posée sur son cul. 
C’est en envisageant cela, chacun avec ses propres moyens et ses propres compétences longtemps mises en sommeil, que nous sortirons de la catastrophe. 

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