samedi 21 décembre 2013

La chambre

Je me souviens, on ne peut plus clairement, de mon arrivée un vendredi soir de juin car je crois bien n’avoir jamais eu, avant ce soir là, autant de gens à ma disposition.
Tous assistèrent à mon entrée en silence, curieux de me voir en chair et en os : des saisonniers jusqu’aux brigades à temps complet des cuisines, alignés en deux bataillons symétriques de part et d’autre du hall, à l’initiative du directeur. Je n’étais pourtant rien d’autre qu’une star éphémère, seulement propulsée à la Une des rubriques à sensation de « ceux qui font l’actualité » pour de piètres raisons.
Admettons que ma notoriété ait dépassé les frontières de l’Hexagone, j’aurais peut-être alors mieux appréhendé un tel accueil. Mais là, franchement, un déploiement de cette ampleur, rien qu’en mon honneur, me paraissait démesuré – pour ne pas dire grotesque – ce que la suite des évènements ne fit d’ailleurs que confirmer. 
Le maître des lieux s’approcha pour me donner une vive poignée de main, puis me parla d’une voix pleine d’assurance comme pour me signifier que de nous deux, lui en tout cas, prenait son rôle très au sérieux.
- Monsieur Batisti, au nom de toute mon équipe, permettez-moi de vous souhaiter un excellent séjour au sein de mon établissement.
Je faillis le corriger sur le champ et lui faire le plus grand affront de toute sa carrière en lui rappelant qu’un dirigeant, quel qu’il soit, a pour devoir élémentaire de s’exprimer toujours au nom du groupe qu’il représente, ne serait-ce que par un minimum de respect envers ses subalternes.
Mon équipe ? Mon établissement ? Et puis quoi, encore ?
« Au nom de toute mon équipe, permettez-moi de vous souhaiter un agréable séjour au sein de notre établissement », voilà ce qu’il aurait dû dire, mais je m’abstins de tout commentaire.
D’abord parce que je souhaitais mettre fin au plus vite à ce cérémonial inepte ; ensuite parce que, en guise de représailles, ce petit directeur de pacotilles usant des petits pouvoirs que lui conféraient ses petites fonctions pouvait encore m’attribuer une chambre des plus spartiates.
- Merci, lui répondis-je donc sobrement, tandis qu’à ma droite, un jeune garçon en costume bleu d’une vingtaine d’années, délestait mon chauffeur de mes deux valises Vuitton.
Je voulus protester, aussitôt interrompu dans mon élan par le sourire forcé de mon interlocuteur, dont les traits crispés m’évoquait soudain la mimique carnassière d’un représentant de commerce, au moment où celui-ci parvient après bien des détours sournois à vous faire acheter un lot de casseroles inoxydables ou du cirage révolutionnaire, dont vous n’aviez nul besoin jusqu’à présent. 
- Tsst…tsst…tsst ! Non, non et non monsieur Batisti, insista-t-il, vous n’avez là que peu de bagages et le gamin va s’en charger. Il va d’ailleurs vous accompagner de ce pas jusqu’à la 1408. Vous verrez, elle est des plus spacieuses, des plus ensoleillées ! Bref, en un mot comme en cent, des plus agréables !
« Il y a intérêt mon bonhomme ! Pour ce qu’il m’en coûte, je ne vais tout de même pas loger dans un trou à rats ».
Cette pensée-là, je la gardais aussi en réserve, m’interrogeant sur l’effet qu’elle aurait pu déclencher sur mon public, suspendu au moindre de mes gestes.
         Sans plus m’attarder, je pris congé de mon chauffeur, salua une dernière fois mon comité d’accueil, puis suivis mon guide dans les étages de l’aile ouest du bâtiment.
Le gamin s’appelait Franck et je compris très vite que, derrière l’image de serviteur effacé qu’il pouvait renvoyer de lui-même, se dissimulait un tout autre personnage. D’emblée, il profita de notre rencontre pour me raconter sa vie en accéléré : de son enfance plutôt tranquille à Cergy-Pontoise, jusqu’à l’échec cuisant de son CAP hôtelier qui, par un curieux détour du destin, l’avait tout de même conduit à décrocher le poste qu’il occupait désormais.
Quelque part, dans un passé lointain, très lointain, j’avais pu lui ressembler. Moi aussi, il m’avait fallu être arrogant, déroulant à l’époque le propre fil de ma courte existence dans l’espoir de séduire les foules et plus particulièrement les anges providentiels de la finance.
J’aurais pu faire semblant de l’écouter mais, en réalité, je prêtais une oreille attentive à ses propos, retrouvant dans son enthousiasme, l’élan de ma jeunesse perdue, cette folle énergie qui m’avait permis de soulever des montagnes, de réussir mes premières acquisitions dans l’industrie automobile, jusqu’à la création de mon empire, la fameuse galaxie Batisti sur laquelle nous régnions, sans partage, en véritables dieux vivants.
Sur ce point, quand je dis nous, je veux parler de mes associés de l’époque, sans le soutien desquels je n’en serais jamais arrivé là.
Je réitère la leçon car il n’y a pas, à mon sens, d’usage plus important dans les hautes sphères de l’entreprise, que de dire nous lorsqu’il s’agit d’en référer à son équipe.

         Franck arrêta de me conter ses malheurs au moment où nous atteignions le seuil de la 1408. Le gamin était tout autant essoufflé par le poids de mes bagages que par son long monologue sans entracte.
- Un jour, je vous raconterais mon projet de pizzeria. C’est pour bientôt, mais je ne me sens pas prêt. Diriger un resto, ça s’apprend ! D’ailleurs, vous qui êtes une pointure dans les affaires monsieur Batisti, vous pourriez peut-être me refiler quelques tuyaux à l’occasion, hein ? Vous pourriez ?
Nous y étions ; voilà où il voulait en venir depuis le début. Je ne pus m’empêcher de ricaner, mais lui fis le serment que, oui, je l’aiderais si le temps me le permettait. Je savais même déjà que je commencerais par lui donner ce précieux conseil : « toujours se méfier de ses amis ». 
- Vous êtes un chouette type monsieur Batisti, s’exclama-t-il dans son uniforme d’une taille trop grande pour lui. Je traîne souvent dans les parages, alors pensez à moi si vous avez besoin de quoi que ce soit, d’accord ? 
Je crus être tout a fait débarrassé de lui, tandis qu’il s’apprêtait à refermer la porte derrière lui. Mais il se ravisa, tirant de sa veste un vieux numéro de L’économiste dont j’avais fait la couverture, à mon apogée.
- Si vous pouviez me faire une signature pour ma mère, elle vous adore !
A ce stade, ma tranquillité n’avait plus de prix, pas même celui d’un autographe concédé à ce jeune roquet mal élevé, cherchant par tous les moyens à atteindre, sans efforts, et la fortune et la gloire. Je décidais cependant de lui proposer un échange de dupe, histoire de m’amuser un peu et de le remettre à sa place.
- D’accord je vais signer, mais cela te fera cinq Euros.
Le gamin hésita, passant successivement du journal serré contre lui, au billet qu’il venait déjà de sortir de sa poche.
Je lus dans son regard une amère déception. En lui révélant ma nature de fin manipulateur, j’entachais définitivement le portrait idéalisé qu’il avait pu se forger de moi jusqu’alors, en m’entendant à la radio ou en m’apercevant dans la petite lucarne cathodique de son salon.
Il accepta ma proposition, non sans un haussement d’épaules. Je m’acquittais donc de quelques gribouillis sur la couverture en papier glacé de son magazine.
Le gamin me remercia, puis s’éclipsa.
Je gardais son argent.
Enfin seul.
        
         Avant même d’avoir l’âge de voyager sans tuteur et de pouvoir m’adonner à tous les plaisirs que la richesse peut offrir à un homme, j’ai toujours adoré les hôtels. Que vous échouiez dans un deux étoiles ou dans un palace de marbres et d’or, vous ne manquerez jamais de percevoir, en franchissant le seuil de votre chambre, cette étrange sensation de cloisonnement raffiné, savamment préparé à l’avance pour votre plus grande tranquillité. Et votre plus grande solitude aussi, comme s’en plaindront toujours certains. Je ne connais même aucun endroit sur terre de plus impersonnel qu’une chambre d’hôtel et la 1408, bien que dépourvue de cloisons insonorisées, ne dérogeait pas à cette loi universelle.
Comme je m’y étais préparé, je ne trouvais aucun signe de vie du résident qui m’avait précédé. Tout ce qu’il avait pu oublier après son passage avait été soigneusement emporté comme autant d’indices collectés sur une scène de crime. Quant à ce que je pourrais bien laisser de moi-même ici, nul doute que rien n’en resterait dans les minutes qui suivraient mon départ. La chambre retrouverait alors son apparence ordonnée des premiers jours, à peine trahie dans sa coquetterie par l’usure naturelle de son mobilier et les nuances passées de ses revêtements.            
Malgré tout - et je le confesse comme un péché mortel - l’hôtel relève d’un luxe vicieux parce que vous pouvez, précisément, vous y montrer tour à tour excessif, capricieux, faire tout ce que vous n’envisageriez même pas de faire sous votre propre toit. Quelque soit votre chambre rien n’y est vraiment interdit dans la mesure où il s’y trouvera toujours, pendant votre absence, des fées bienfaitrices pour effacer jusqu’à la plus infime trace de ce qui fait de vous, au quotidien, une personne dans toute sa singularité.
Combien de célébrités, justement, ont-elles saccagé leurs suites par goût de la provocation, sans jamais en être inquiétées ?
Et combien d’anonymes encore, me direz-vous, ont-ils décidé de mettre fin à leurs jours en se pendant au système de ventilation d’un motel crasseux, conscients que tout serait ensuite mis en œuvre pour couvrir l’écho désespéré de leur acte ?
En ce sens, le directeur ne m’avait pas menti. La chambre que j’occupais était des plus agréables. La poubelle sous le lavabo avait été vidée, le cendrier nettoyé, l’aspirateur passé dans les moindres recoins, les draps et les serviettes changés. Deux gobelets retournés sur la table de nuit et scellés dans leurs emballages de cellophane, renforçaient enfin le caractère aseptisé, pour ne pas dire clinique, du décor.
L’espace qui m’était alloué n’avait rien d’oppressant. J’allais m’y habituer, l’apprivoiser en prévision des journées grises qui jalonneraient fatalement mon séjour.
Je n’étais pas fatigué, aussi décidais-je de prendre possession de mon territoire même si, comme je l’ai déjà souligné, cet effort ne tenait que d’une pure illusion habilement façonnée par mes soins. Je ne mis pas longtemps à ranger mon linge, empilant mes chemises dans les casiers prévus à cet effet, ajustant mes pantalons aux cintres d’une penderie imprégnée d’une forte odeur de naphtaline.
La grande classe !
Qui plus est, je jouissais d’une vue panoramique sur une allée de chênes centenaires.
Que pouvais-je trouver à redire ?
La chambre m’acceptait, m’offrant tout le confort dont elle était capable et même si, à bien y regarder, je la trouvais finalement quelconque, il aurait été odieux de la renier.
J’avais connu mieux, mais je survivrais.

         J’avais presque achevé mon inspection préliminaire, guettant l’heure du dîner, lorsqu’un détail me figea. Ici, à quelques centimètres au-dessus de la rambarde de mon lit, je remarquais une inscription irrégulière mais parfaitement lisible, malgré les multiples traînées blanchâtres de dissolvant que l’on avait appliquées dessus pour la faire disparaître. En vain.
Je retins mon souffle, dans l’idée de ne pas subir le naufrage comme je me l’étais juré. Jusqu’à cet instant, j’avais résisté, éludant avec plus ou moins de brio, le caractère bien tangible de ma décadence : réalité dans laquelle la justice avait réussi à m’épingler pour abus de biens sociaux, après des mois d’investigations souterraines à mon encontre.
Au fond, je n’avais tué personne, aussi avais-je plaidé coupable sans me défiler, dans le but d’obtenir la clémence du juge. Mais aux yeux de ce dernier, mes yachts, mon jet privé, mes villas et mes somptueuses soirées Tropéziennes où je recevais chaque été tout le gratin parisien, valaient bien trois ans fermes. Je trouvais cela très cher payé, ma pénitence commençant ici, dans les trente mètres carrés de la cellule 1408 du quartier VIP de la Santé.  
Dans les dernières phases de mon incarcération, j’avais été héroïque, déjouant l’un après l’autre les pièges cruels tendus sur mon chemin. Sans une larme, j’avais soutenu le regard vague de Manon lorsqu’il avait fallu que je lui dise au-revoir à l’heure de la récréation, tout en lui expliquant que « papa partait pour un long voyage mais qu’il reviendrait bientôt ». Je pouvais aussi me féliciter de ma maîtrise lorsque mes proches collaborateurs avaient, l’un après l’autre, témoigné en ma défaveur à l’audience, par peur de me rejoindre ici ou par lâcheté. Enfin, je n’avais pas frémi en franchissant les hauts-remparts de la prison, assis à l’arrière de ma BMW, ni même tremblé en apercevant les miradors, sous le regard sentencieux desquels je venais de me constituer captif.
J’avais accepté toutes ces choses, les digérant dans un état de sublime indifférence, pas plus ému qu’un joueur de Monopoly précipité, par malchance, sur cette case enquiquinante où un bagnard à la mine patibulaire, accroché à ses barreaux, vous fait perdre plusieurs tours de jeu.
A présent je chancelais, n’arrivant pas à cerner dans quelle mesure un graffiti composé de quelques mots tenaces, pouvait ainsi ébranler la distanciation acceptable que j’avais établi, non sans peine, entre moi-même et ces quatre murs, qui seraient mon foyer pour les mille quatre vingt quinze jours à venir.
Quel imbécile, j’étais ! Comment avais-je pu vivre aussi longtemps en croyant naïvement, qu’une chambre d’hôpital, d’hôtel ou même de centre pénitentiaire, était incapable de conserver la moindre empreinte de ses occupants successifs quand j’observais, le cœur battant, la manifestation évidente du contraire.
Lisa sans toi je deviens fou. Vivement ta prochaine visite au parloir.  


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