dimanche 6 décembre 2015

Mortabilité




La Mort, c’est moi et l’on ne peut pas dire que je sois l’employée la plus populaire de la boite. C’est moi qui porte la lourde responsabilité du sale boulot, cela fait même des siècles et des siècles que cela dure et personne ne reconnaît mes efforts et surtout pas le Grand Patron responsable et coordinateur de tout ce cirque. Je trouve ça injuste, dégueulasse même mais je la ferme.
Je ne peux même pas faire ce que vous, les humains juste en-dessous de nous, pouvez faire lorsque votre activité professionnelle vous devient insupportable : supplier votre médecin traitant pour obtenir un arrêt maladie ou tout simplement démissionner. Moi, la Mort, je n’ai pas cette chance de pouvoir quitter mon poste, de passer à autre chose. Personne ne veut ni ne peut me remplacer, je suis pour ainsi dire, condamnée à supporter pour l’éternité les sempiternelles insatisfactions et remontrances du Grand Patron sans le moindre espoir d’une promotion ou d’un signe de reconnaissance quelconque de sa part. C’est comme ça, c’est la vie ! Ma triste vie, celle de la Mort que personne n’aime, que personne ne supporte, pas même son principal employeur.
En réunion, on me donne toujours la parole en dernière et sans jamais réellement écouter les propositions que j’ai à faire mais qui, pourtant, pourraient augmenter ma productivité et mon rendement si seulement on me considérait un peu mieux. Mais non, avant moi, ce sont toujours les mêmes qui parlent et que le Grand Patron ne cesse de flatter et de cajoler dans le sens des ailes, les Petits Anges : des bellâtres et des starlettes de bureau tout en dents blanches et en auréoles sur brillantes, responsables du bonheur terrestre, de la natalité, de la longévité et de la paix sociale du monde d’en-dessous. Les Petits Anges au service du Grand Patron, je les maudis pour leur arrogance et parce qu’ils ont bien moins de connaissance que je n’en ai des profondeurs de l’âme humaine, bien moins d’expérience professionnelle dans le domaine de l’individu aussi, mais ils sont beaux, superficiels et même si ce ne sont que de grands fumistes, de magnifiques fainéants, ce sont eux qui évoluent dans la boite et à qui l’on attribue des primes quand les objectifs sont atteints.
Moi je n’ai jamais droit à rien sinon au mépris général. Je suis la Mort, cette petite bonne femme sans âge dans son tailleur gris, avec ses cheveux en brosse décolorés, son bronzage artificiel et son sourire commercial de circonstance. Cette vieille fille, cette pauvre conne qui donne tout pour la boite mais à qui la boite ne donne jamais rien sinon toujours plus d’emmerdements, de nouveaux challenges presque impossibles à atteindre, toujours plus de vies à faucher pour maintenir un excellent taux de mortabilité.
La mortabilité, c’est le nouveau terme marketing créé tout récemment par le Grand Patron pour désigner la mesure de mon activité. L’ancien indicateur qui s’appelait tout simplement « taux de mortalité » n’étant plus assez vendeur, pas assez tendance, le Grand Patron l’a remplacé. Comme à l’époque bénie du taux de mortalité, le principe premier de mon travail consiste toujours à faire un maximum de morts sur Terre, pour laisser assez d’espace vital à celles et ceux qui vont encore bénéficier d’un certain temps avant ma visite ainsi qu’à celles et ceux qui s’apprêtent à naitre. Mais désormais, avec le principe de mortabilité, le Grand Patron me demande en plus de lui fournir des motifs de morts variés, innovants, avec des quotas bien respectés pour une distribution plus équitable du trépas auprès de l’espèce humaine. Le Grand Patron veut que je frappe en masse mais de manière moins aléatoire et plus harmonieuse.
Depuis sa mise en œuvre effective il y a seize semaines, la mortabilité est devenue pour moi une source de contraintes supplémentaires dont je me serais bien passée, une nouvelle donnée statistique semblant avoir été mise sur ma route dans l’unique but de pointer toujours plus de lacunes dans mon travail.
En réalité, mes véritables ennuis ont sérieusement commencé à la dernière réunion d’octobre, lorsque chacun et chacune d’entre nous a été invité à présenter ses derniers résultats et à indiquer ses préconisations pour atteindre les objectifs de fin d’année.
Comme d’habitude, je suis passée bien après les quinze autres responsables en charge du management de la population terrestre. Toutes et tous ont défilé pendant près de trois heures sur une estrade, devant le ciel-écran, pour commenter leurs chiffres devant un Grand Patron conquis. Toutes et tous dans leurs tenues resplendissantes des grands jours, auto satisfaits et auto suffisants, sûrs d’être encouragés dans leurs efforts sans faire l’objet de la moindre critique.
Les dix dernières minutes de réunion étaient pour moi, alors je me suis levée pour prendre place à mon tour devant le ciel-écran, la boule au ventre.
Pour me donner un peu d’assurance, j’ai commencé par brandir ma faux en l’air pour balayer les magnétoiles laissés sur le ciel-écran par l’intervenant précédant. Les pourcentages scintillants gravés dans les magnétoiles, concernant les derniers taux de mariage, de concubinage ou encore de fécondité de l’espèce humaine ont tous été emportés par ma longue lame argentée et lustrée pour l’occasion. Une fois les magnétoiles au sol, je les ai encore écarté du bout du pied pour signifier à toute l’assemblée que moi aussi, la Mort, je pouvais me montrer pleine de mépris à l’égard du travail des autres.
Ensuite, j’ai enfoncé la pointe de ma faux au cœur du ciel-écran.
Affichant encore quelques secondes auparavant un fond doux bleu-nuit, le ciel-écran a entièrement viré au gris funéraire. J’ai ensuite laissé passer dans mon dos, une bonne minute de soupirs, de raclements de gorge, de murmures embarrassés et de chuchotements inquiets avant de transmettre psychiquement mes résultats au ciel-écran : des colonnes et des colonnes de chiffres, de diagrammes et d’annotations sur tous les décès d’hommes, de femmes et d’enfants provoqués par mes soins au cours des dix derniers mois. Des données inscrites en rouge-sang, envahissant progressivement toute la surface du ciel-écran. Des chiffres effroyables.
1,3 million de trépassés au volant. Corps encastrés dans les pare-brises et dans la tôle. Premiers sanglots dans les rangs des Petits Anges du Grand Patron.
D’autres chiffres encore.
804 000 suicides au compteur.
Des pleurs sincères à ma droite pour une statistique que je trouvais pourtant bien modeste. Une petite donnée pour mieux frapper les esprits avec de nouveaux histogrammes absolument épouvantables.
Alcoolisme. 4,4 millions de personnes ayant pris leur dernier verre en ma compagnie en trinquant au champagne, au vin, au parfum bon marché ou au détergent sanitaire.
Cancers du poumon, du cerveau, du foie, du pancréas, tumeurs solides ou liquides. Le jackpot ! Une statistique de malade qui flirtait cette année avec les 16 millions de victimes, soulevant cette fois-ci des cris d’indignation et des sifflets à mon encontre dans l’assemblée.
Avec 85 % de résultats atteints sur l’ensemble de mon objectif annuel, je pouvais être fière mais, vous savez ce que c’est, être fière seule n’a aucun sens quand votre réussite grandissante n’engendre à votre égard que de la haine et du dégoût.   
J’en étais là, moi, la Mort, à ne plus quoi savoir penser de mes résultats. J’allais tout de même évoquer, en grande professionnelle, les chiffres liés aux catastrophes naturelles, ferroviaires et aéronautiques quand le Grand Patron a tapé du poing au bout de la grande table de réunion pour interrompre mon exposé.
- Assez la Faucheuse ! a t-il gueulé. Tu vois bien que tu plombes l’ambiance ! Je ne sais même pas pourquoi je t’ai fait venir à ce débriefing, j’aurais mieux fait de te convoquer individuellement dans mon bureau, mais bon, c’est trop tard, on dirait bien que le mal est fait de toute façon !
 Je ne m’attendais pas à une telle humiliation et encore moins devant tous les dirigeants de la boite. Sans mon bronzage artificiel, tout le monde m’aurait vu pâlir. J’ai essayé de rester digne, je n’ai pas bougé de l’estrade et j’ai retenu mes larmes de femme maudite, blessée dans son orgueil. Tous les lèches-bottes angéliques pleuraient hypocritement sur les victimes humaines que j’avais faites ; moi, mes pleurs contenus et glacés auraient été bien sincères. Je me faisais pitié, j’avais de la peine pour moi mais personne ici ne le saurait jamais. Moi, la Mort, je restais seule dans ma tristesse.  
C’était une épreuve atroce que de fixer le Grand Patron quand tout le monde souhaitait visiblement que je quitte cette réunion au plus vite, sans fleurs ni couronnes.
Pourtant, le Grand Patron se frottait maintenant la barbe, les yeux fixés sur les notes qu’il venait de prendre dans son petit carnet de cuir noir.
- Ainsi tu es satisfaite de tes chiffres, la Faucheuse ? m’a-t-il questionné sans pour autant me regarder.
Le ton sarcastique qu’il employait encore envers moi n’annonçait rien de bon alors j’ai fait profil-bas, comme toujours.
- J’ai presque atteint mes résultats, c’est bien non ? Même si ce qu’on me demande de faire ne plait à personne, je donne le maximum, je…
Pour la deuxième fois au cours de la réunion, le Grand Patron m’a coupé la parole et m’a rejoint devant le ciel-écran.
Il a littéralement foudroyé de l’index quelques uns de mes chiffres sanglants, comme j’avais pu dégommer les magnétoiles de mon abruti de collègue quelques minutes auparavant. Tous mes résultats se sont mis à fondre sur le ciel-écran à défaut d’être totalement réduits en cendres par le Vieux tout puissant.  
Moins 20 % de résultats accordés sur les crashs en ULM, 35 % de résultats en moins sur les cirrhoses, 47 % en moins sur les victimes de tsunamis ou d’irradiations radioactives.
Je ne voyais vraiment pas pourquoi le Grand Patron ne voulait pas prendre en compte mes chiffres à moi. Pourquoi cherchait-il encore à m’écraser ? Pourquoi voulait-il me surcharger encore de travail dans les derniers mois qui restaient, en détruisant une partie non négligeable de l’important travail que j’avais pourtant déjà abattu ?
Le Grand Patron voyait ma détresse, ma honte et il en jouissait l’enfoiré.
Pourquoi ne pouvais-je pas obtenir ma mutation aux enfers, là où, j’en étais sûr, on aurait su apprécier mes talents ?
Rien à faire ! J’étais coincé ici, avec tous ces imbéciles resplendissants. Je ne pouvais que continuer à trimer pour eux et à souffrir en silence.
Le Grand Patron a pris un peu de recul et a relu les nouveaux chiffres indiqués sur le ciel-écran.
- Voilà ! Tes vrais résultats la Mort, ce sont ceux-ci ! s’est-il exclamé. Tu n’as jamais été très douée dans l’exercice des mathématiques, ça je le sais ! Mais je pensais que tu retiendrais au moins le paramètre de mortabilité que je t’avais pourtant demandé de prendre en compte dans tes initiatives.
- Qu’est-ce qui ne va pas avec la mortabilité ? j’ai bredouillé, comme une petite enfant injustement punie pour une faute qu’elle n’a pas commise.
- Crises cardiaques, proliférations cellulaires foudroyantes, hémorragies internes, noyades ! Tous tes résultats, la Mort, sont basés sur des atteintes au corps ou sur des décès cliniques bien trop faciles à obtenir. Tout ça manque cruellement d’inspiration ! Désolé, mais tes quotas de mortabilité sont loin d’être atteints, excuse-moi !
Mon travail. Des objectifs de plus en plus délirants, sans raison, sans pourquoi et sans moyens. A bout, j’ai essayé de me défendre comme j’ai pu :
- Et comment je fais, moi, pour les atteindre ces quotas ? Hein ? Comment on fait avec les morts et les mortes que vous ne voulez pas retenir dans mes comptes ? Vous voulez en faire quoi ? Dites-moi ! Les ressusciter ?
J’ai été stupide de réagir ainsi et c’est toute la colère divine qui m’est aussitôt retombée dessus. Ce que fait la Mort n’est jamais bien et elle doit en payer le prix, toujours.
- Pour ton blasphème, je te colle un avertissement la Faucheuse et pour ton taux de mortabilité, c’est 35 % de morts cérébrales que je te demande de réaliser pour fin novembre !
Et pan ! Prends ça dans ta tronche la Mort et fais avec !
Sur le moment, j’ai vraiment failli toutes et tous les envoyer se faire voir. Ce qui pouvait bien m’arriver ensuite n’avait vraiment aucune importance.
Au final, je suis simplement descendue de l’estrade puis, j’ai retraversé toute la salle de réunion en gardant la tête baissée pour rejoindre la sortie sans saluer personne.
Je pensais m’être rendue suffisamment invisible pour me faire oublier mais non ; il a encore fallu que le Grand Patron s’exclame à haute-voix pour définitivement m’enterrer :
- N’oublie pas la Faucheuse, hein ? 35 % de morts cérébrales ! 35 % ! Pas plus, pas moins !
J’ai fait comme si je n’avais rien entendu et je suis partie.
J’ai marché, marché, marché longtemps, laissant un sillage noir d’amertume derrière chacun de mes pas. J’avais besoin de m’isoler, d’évacuer tout le stress accumulé au cours de cette affreuse réunion et, dans la mesure du possible, de réfléchir à la prochaine stratégie à adopter.
35 % de morts cérébrales à atteindre en un mois. Je ne voyais vraiment pas comment j’allais m’y prendre.
M’estimant suffisamment loin de tout, j’ai cessé de marcher et attrapé un gros bloc nuageux pour le sculpter en fauteuil. Je me suis ensuite penchée en avant et, d’un nouveau balayage de faux, j’ai écarté plusieurs couches cotonneuses pour me dégager une vue aérienne et imprenable sur la Terre défilant sous mes pieds.
Je me suis assise sur le rebord de mon nouveau fauteuil et, appuyée sur le manche de ma faux, j’ai attentivement observé ce qui se passait en bas, bien décidée à camper ici jusqu’à trouver la solution à mon problème de mortabilité.
Des champs, des villages et des routes magnifiés par la douceur orangée du crépuscule. Un panorama splendide qu’auraient sûrement adoré les Petits Anges du Grand Patron mais qui moi ne m’inspirait guère. Récoltes contaminées aux pesticides, querelles de clochers qui s’étaient tragiquement terminées à grands coups de fusils, carambolages en séries, j’avais déjà fait tout le nécessaire à ce niveau-là pour tout le restant de l’année.
Encore des routes, un massif boisé puis une grande ville et, juste à la sortie de cette ville, un immense complexe de bâtiments modernes pourvu d’un héliport et animé par le va et vient incessant de fourgons ou de véhicules légers ambulanciers.
Un hôpital. D’ordinaire, l’une de mes principales sources de rendement. Une valeur sûre.
Pourtant, ce soir là, je n’avais aucun profit à espérer d’un lieu comme celui-là. J’avais déjà écumé tout ce qui pouvait exister en matière de salles d’IRM, de réanimation ou de blocs opératoires et déjà comptabilisé tous les décès provoqués dans ces services.
Aussi, je laissais défiler la ville hospitalière. Infirmiers, internes et professeurs pouvaient être tranquilles, je n’allais pas venir perturber leurs activités…pour cette fois.
Faire preuve d’originalité, après tant de siècles de bons et loyaux services, je n’en étais peut-être plus du tout capable. Pourtant, il fallait bien qu’ils soient quelque part ces 35 % de personnes en état de mort cérébrale que le Grand Patron me réclamait.
J’en étais là, bloquée, à me demander où débusquer les êtres humains capables de faire remonter mon taux de mortabilité lorsqu’une voix, la dernière des voix que j’avais envie d’entendre en vérité, me tira de mes réflexions.
- Hé ! La Mort ! C’était chaud pour toi la réunion de tout à l’heure ! En plus, on dirait bien que ça ne va pas être facile pour toi d’atteindre tes objectifs, pas vrai ?
L’infâme pétasse qui se tenait maintenant devant moi, c’était la Sublime : la nouvelle assistante du Grand Patron qui devait plus son ascension fulgurante au sein de la boite à son hallage parfait, ses dents impeccables, son sourire de supermarché et sa taille de sportive qu’à la moindre compétence professionnelle.
Concrètement, la Sublime n’avait pas de fonction clairement établie, pas vraiment de responsabilités non plus ; elle ne servait à rien, sinon à distiller une bonne dose de charme artificiel auprès de tous les autres membres du personnel. Et dans quel but ? Pour les captiver ? Pour que toutes et tous souhaitent lui ressembler ?
Moi, la Sublime, elle me donnait toujours envie de vomir.
Je n’ai jamais vraiment compris comment le Grand Patron a pu se laisser subjuguer et embobiner par une telle créature.
Quoiqu’il en soit, elle avait drôlement bien manœuvré la Sublime. Elle savait y faire en matière de relations publiques. Elle était devenue très vite la favorite, la privilégiée et elle voulait que cela se sache.
Autant je me serais rabaissée devant le Grand Patron, autant j’avais pleinement conscience qu’en termes de rhétorique et d’intelligence globale, j’étais bien supérieure à la Sublime. Je décidais de contre-attaquer aussitôt, pour me débarrasser d’elle au plus vite :
- Si tu allais droit au but et que tu me disais plutôt ce que tu me veux la Sublime ?
Je n’allais pas lui demander comment elle m’avait retrouvé. Ça, je le savais déjà ; elle n’avait eu qu’à remonter le chemin tracé par mon sillage d’amertume.
Je supposais qu’elle allait me supplier, en douce, de lui apporter de l’aide pour rédiger un rapport ou préparer un plan de formation qu’elle aurait été bien incapable d’écrire toute seule.
Mais finalement, la réponse qui sortit de sa jolie bouche siliconée fut bien plus consternante, conforme à son image : stupide et cruelle. Sa réponse était celle d’une parvenue totalement idiote mais intouchable ; la réponse d’une salariée sachant pertinemment que personne ne pourra jamais rien contre elle.
- Ecoute la Mort, je voulais juste t’annoncer que ce mois-ci, j’ai eu une prime de 400 crédits-paradis, c’est dingue non ? Tu ne trouves pas ? ça va me permettre de renouveler mes abonnements au spa, au club céleste de gym, de badminton…
Il arrive un moment, dans l’existence, où chacun d’entre nous atteint son propre seuil de tolérance à l’injustice et à l’humiliation professionnelle. Pour moi, La Mort, ce moment était venu.
Je me suis levée d’un bond de mon fauteuil et j’ai crachée au visage de la Sublime quelque chose comme « pauvre écervelée », avant d’enfoncer la longue lame de ma faux à l’intersection précise de ses deux seins refaits.
Je ne m’en étais jamais pris jusqu’alors à un ange – c’était d’ailleurs formellement interdit par le règlement intérieur – et je n’avais donc aucune idée de ce que mon geste fou allait déclencher.
Le sourire de petite merdeuse de la Sublime s’est effacé, ses yeux en amande se sont pétrifiés puis progressivement, tout son corps de déesse a viré au gris anthracite comme avait pu le faire le ciel-écran avant elle.
En une fraction de secondes, le corps sculptural de la Sublime était devenu son propre tombeau. Heureusement, j’avais réussi à dégager la lame de ma faux avant que mon ennemie ne se change entièrement en statue.
Et maintenant, je n’arrivais à me répéter qu’une seule et même chose, à savoir que je venais certainement de réaliser la plus grosse connerie de toute ma carrière avec l’assassinat de Kennedy.
Comme une vulgaire criminelle, j’ai grossièrement caché le cadavre de la Sublime derrière le pan massif d’un cumulus puis, je n’ai plus rien eu à faire sinon à attendre que le ciel ne me tombe définitivement sur la tête. Bannissement de l’Eden, licenciement exceptionnel pour faute grave, enfers et damnation, je m’attendais à tout sauf à l’improbable miracle qui s’en suivit.
Le miracle, ce fut le compliment parachuté par un Séraphin-Express trois minutes plus tard à mon attention. Le parchemin venait tout juste d’être rédigé par le Grand Patron en personne. Et il était écrit :
La Faucheuse, je ne sais pas ce que tu viens de faire ni qui tu viens de moissonner, mais ton taux de mortabilité relatif aux personnes en état de mort cérébrale vient de grimper de 5 %. Bravo ! Continue comme ça. Et j’en profite pour retirer tout ce que je t’ai dit au débrief ; avec toute cette pression de fin d’année, je suis à cran.
Ce que j’avais fait, moi, je le savais très bien. Animé par une incontrôlable colère, j’avais éliminé la Sublime et c’était précisément cet assassinat qui venait de faire grimper mon taux de mortabilité concernant les êtres en état de mort cérébrale.
Pourquoi le meurtre de la Sublime entrait dans cette catégorie ?
Mystère !
En tant que créature de l’Eden, la Sublime avait été immunisée contre tous les dérèglements du corps ; impossible qu’elle fut la proie potentielle d’un accident vasculaire ou d’une tumeur cérébrale. L’origine de la hausse de mon taux de mortabilité n’était pas à chercher de ce côté là.
La raison première de mon retour en grâce auprès du Grand Patron se trouvait ailleurs.
Pour quel motif les éminences invisibles de l’Eden avaient décrété que la Sublime était en état de mort cérébrale ? Qu’avait-elle eu ou qu’avait-elle fait de singulier de son vivant pour se retrouver, à la toute fin, dans cette classification ?
Rien, justement. Elle n’avait jamais démontré la moindre compétence pour quoi que ce soit. Sa réussite n’avait tenu qu’à très peu de choses : à la confiance inébranlable en son pouvoir absolu de séduction sur les autres et à son talent pour ridiculiser sournoisement toutes celles et ceux qui n’étaient pas dans son camp.
Rien. La Sublime n’avait jamais rien eu pour elle, raison pour laquelle j’avais pété les plombs en la traitant de quoi déjà ? Ah, oui ! D’écervelée.
J’ai longuement soupesé le poids et estimé l’incroyable valeur de ce mot avant de me rendre à l’évidence.
Ecervelée.
La Sublime avait été rangée dans le tiroir des individus en état de mort cérébrale parce qu’elle avait été stupide toute sa vie et que son cerveau n’avait jamais réellement eu à fonctionner.
J’ai retrouvé le sourire, moi, la Mort, en mettant rapidement le tout en équation.
Stupidité cautionnée = Stupidité renforcée = Etat de mort cérébrale = Croissance exponentielle des chiffres de mortabilité pour la fin de l’année = Atteinte des objectifs.
Mes nouvelles cibles humaines toutes fraiches devaient donc être des crétins, des imbéciles heureux, des idiots confortés dans leur stupidité, des pauvres connards sur qui le reste de la population projetait une admiration aveugle et injustifiée.
Mes victimes appartenait à cette caste que j’avais trop laissé en paix jusqu’à présent : la caste des gens bien vivants sur le plan biologique mais déjà morts sur le plan de la pensée et de l’intellect.
Cette caste était impressionnante, devenait jour après jour légions. Il fallait que j’allège la Terre de cette plaie.
Par où commencer ? Je n’avais que l’embarras du choix !
J’ai contemplé à nouveau le panorama défilant sous mes pieds. Nous survolions maintenant la France et des studios de télévision basés en Plaine Saint-Denis. Dans l’un de ces studios à ciel ouvert, des candidats d’une émission de télé-réalité étaient enfermés depuis plusieurs mois. Six jeunes dotés du quotient intellectuel d’une huitre, filmés jour et nuit autour d’une piscine, cela allait me rapporter quoi ? Au bas mot, 10 % de plus de mortabilité cérébrale.
Un peu plus loin, des buildings abritant des bureaux et parmi ces bureaux, ceux d’un siège bancaire au sein duquel un jeune gigolo honorait la directrice commerciale avec la ferme intention de passer en un clin d’œil du grade de stagiaire incompétent sur le point de se faire virer à celui d’assistant. Un bouffon comme celui-là, un clone masculin de la Sublime moissonné par mes soins représentait à coup sûr un joli bonus de 8,8 % de mortabilité supplémentaire.
Vraiment, je n’avais que l’embarras du choix parmi mes prochaines victimes déjà en état de mort cérébrale.
Ici, une conductrice au volant d’une Ferrari se garant sur une place réservée aux personnes en situation de handicap.
Là, quatre types à la terrasse d’un café sifflant des passantes et leur murmurant des obscénités.  
Des hooligans en route pour un match de football.
J’avais du boulot, beaucoup de boulot devant moi !
J’ai repris mon apparence classique de grand squelette drapé de noir. J’aime à penser que les humains, lorsque je viens pour eux, sont terrifiés à l’idée de me reconnaître immédiatement dans cet accoutrement.
Puis, j’ai plongé tout droit en direction des studios de télévision pour glaner les candidats de télé-réalité.
Moi, la Mort, où était ma victoire ?
Dans la gigantesque pépinière de la bêtise contemporaine.
Je regrettais juste de ne pas m’en être aperçue plus tôt.

  


  





  








 









Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire