La Mort, c’est moi et l’on ne peut pas
dire que je sois l’employée la plus populaire de la boite. C’est moi qui porte
la lourde responsabilité du sale boulot, cela fait même des siècles et des
siècles que cela dure et personne ne reconnaît mes efforts et surtout pas le
Grand Patron responsable et coordinateur de tout ce cirque. Je trouve ça
injuste, dégueulasse même mais je la ferme.
Je ne peux même pas faire ce que vous,
les humains juste en-dessous de nous, pouvez faire lorsque votre activité
professionnelle vous devient insupportable : supplier votre médecin traitant
pour obtenir un arrêt maladie ou tout simplement démissionner. Moi, la Mort, je
n’ai pas cette chance de pouvoir quitter mon poste, de passer à autre chose.
Personne ne veut ni ne peut me remplacer, je suis pour ainsi dire, condamnée à
supporter pour l’éternité les sempiternelles insatisfactions et remontrances du
Grand Patron sans le moindre espoir d’une promotion ou d’un signe de
reconnaissance quelconque de sa part. C’est comme ça, c’est la vie ! Ma
triste vie, celle de la Mort que personne n’aime, que personne ne supporte, pas
même son principal employeur.
En réunion, on me donne toujours la
parole en dernière et sans jamais réellement écouter les propositions que j’ai
à faire mais qui, pourtant, pourraient augmenter ma productivité et mon
rendement si seulement on me considérait un peu mieux. Mais non, avant moi, ce
sont toujours les mêmes qui parlent et que le Grand Patron ne cesse de flatter
et de cajoler dans le sens des ailes, les Petits Anges : des bellâtres et
des starlettes de bureau tout en dents blanches et en auréoles sur brillantes,
responsables du bonheur terrestre, de la natalité, de la longévité et de la
paix sociale du monde d’en-dessous. Les Petits Anges au service du Grand Patron,
je les maudis pour leur arrogance et parce qu’ils ont bien moins de
connaissance que je n’en ai des profondeurs de l’âme humaine, bien moins
d’expérience professionnelle dans le domaine de l’individu aussi, mais ils sont
beaux, superficiels et même si ce ne sont que de grands fumistes, de
magnifiques fainéants, ce sont eux qui évoluent dans la boite et à qui l’on
attribue des primes quand les objectifs sont atteints.
Moi je n’ai jamais droit à rien sinon au
mépris général. Je suis la Mort, cette petite bonne femme sans âge dans son
tailleur gris, avec ses cheveux en brosse décolorés, son bronzage artificiel et
son sourire commercial de circonstance. Cette vieille fille, cette pauvre conne
qui donne tout pour la boite mais à qui la boite ne donne jamais rien sinon
toujours plus d’emmerdements, de nouveaux challenges presque impossibles à
atteindre, toujours plus de vies à faucher pour maintenir un excellent taux de
mortabilité.
La mortabilité, c’est le nouveau terme
marketing créé tout récemment par le Grand Patron pour désigner la mesure de
mon activité. L’ancien indicateur qui s’appelait tout simplement « taux de
mortalité » n’étant plus assez vendeur, pas assez tendance, le Grand
Patron l’a remplacé. Comme à l’époque bénie du taux de mortalité, le principe
premier de mon travail consiste toujours à faire un maximum de morts sur Terre,
pour laisser assez d’espace vital à celles et ceux qui vont encore bénéficier d’un
certain temps avant ma visite ainsi qu’à celles et ceux qui s’apprêtent à
naitre. Mais désormais, avec le principe de mortabilité, le Grand Patron me
demande en plus de lui fournir des motifs de morts variés, innovants, avec des
quotas bien respectés pour une distribution plus équitable du trépas auprès de
l’espèce humaine. Le Grand Patron veut que je frappe en masse mais de manière
moins aléatoire et plus harmonieuse.
Depuis sa mise en œuvre effective il y a
seize semaines, la mortabilité est devenue pour moi une source de contraintes
supplémentaires dont je me serais bien passée, une nouvelle donnée statistique
semblant avoir été mise sur ma route dans l’unique but de pointer toujours plus
de lacunes dans mon travail.
En réalité, mes véritables ennuis ont
sérieusement commencé à la dernière réunion d’octobre, lorsque chacun et
chacune d’entre nous a été invité à présenter ses derniers résultats et à
indiquer ses préconisations pour atteindre les objectifs de fin d’année.
Comme d’habitude, je suis passée bien après
les quinze autres responsables en charge du management de la population
terrestre. Toutes et tous ont défilé pendant près de trois heures sur une
estrade, devant le ciel-écran, pour commenter leurs chiffres devant un Grand
Patron conquis. Toutes et tous dans leurs tenues resplendissantes des grands
jours, auto satisfaits et auto suffisants, sûrs d’être encouragés dans leurs
efforts sans faire l’objet de la moindre critique.
Les dix dernières minutes de réunion
étaient pour moi, alors je me suis levée pour prendre place à mon tour devant
le ciel-écran, la boule au ventre.
Pour me donner un peu d’assurance, j’ai commencé
par brandir ma faux en l’air pour balayer les magnétoiles laissés sur le
ciel-écran par l’intervenant précédant. Les pourcentages scintillants gravés
dans les magnétoiles, concernant les derniers taux de mariage, de concubinage
ou encore de fécondité de l’espèce humaine ont tous été emportés par ma longue
lame argentée et lustrée pour l’occasion. Une fois les magnétoiles au sol, je
les ai encore écarté du bout du pied pour signifier à toute l’assemblée que moi
aussi, la Mort, je pouvais me montrer pleine de mépris à l’égard du travail des
autres.
Ensuite, j’ai enfoncé la pointe de ma
faux au cœur du ciel-écran.
Affichant encore quelques secondes
auparavant un fond doux bleu-nuit, le ciel-écran a entièrement viré au gris
funéraire. J’ai ensuite laissé passer dans mon dos, une bonne minute de
soupirs, de raclements de gorge, de murmures embarrassés et de chuchotements
inquiets avant de transmettre psychiquement mes résultats au ciel-écran :
des colonnes et des colonnes de chiffres, de diagrammes et d’annotations sur
tous les décès d’hommes, de femmes et d’enfants provoqués par mes soins au
cours des dix derniers mois. Des données inscrites en rouge-sang, envahissant
progressivement toute la surface du ciel-écran. Des chiffres effroyables.
1,3 million de trépassés au volant. Corps
encastrés dans les pare-brises et dans la tôle. Premiers sanglots dans les
rangs des Petits Anges du Grand Patron.
D’autres chiffres encore.
804 000 suicides au compteur.
Des pleurs sincères à ma droite pour une
statistique que je trouvais pourtant bien modeste. Une petite donnée pour mieux
frapper les esprits avec de nouveaux histogrammes absolument épouvantables.
Alcoolisme. 4,4 millions de personnes
ayant pris leur dernier verre en ma compagnie en trinquant au champagne, au
vin, au parfum bon marché ou au détergent sanitaire.
Cancers du poumon, du cerveau, du foie,
du pancréas, tumeurs solides ou liquides. Le jackpot ! Une statistique de
malade qui flirtait cette année avec les 16 millions de victimes, soulevant
cette fois-ci des cris d’indignation et des sifflets à mon encontre dans
l’assemblée.
Avec 85 % de résultats atteints sur
l’ensemble de mon objectif annuel, je pouvais être fière mais, vous savez ce
que c’est, être fière seule n’a aucun sens quand votre réussite grandissante
n’engendre à votre égard que de la haine et du dégoût.
J’en étais là, moi, la Mort, à ne plus
quoi savoir penser de mes résultats. J’allais tout de même évoquer, en grande
professionnelle, les chiffres liés aux catastrophes naturelles, ferroviaires et
aéronautiques quand le Grand Patron a tapé du poing au bout de la grande table
de réunion pour interrompre mon exposé.
- Assez la Faucheuse ! a t-il
gueulé. Tu vois bien que tu plombes l’ambiance ! Je ne sais même pas
pourquoi je t’ai fait venir à ce débriefing, j’aurais mieux fait de te
convoquer individuellement dans mon bureau, mais bon, c’est trop tard, on
dirait bien que le mal est fait de toute façon !
Je
ne m’attendais pas à une telle humiliation et encore moins devant tous les
dirigeants de la boite. Sans mon bronzage artificiel, tout le monde m’aurait vu
pâlir. J’ai essayé de rester digne, je n’ai pas bougé de l’estrade et j’ai
retenu mes larmes de femme maudite, blessée dans son orgueil. Tous les
lèches-bottes angéliques pleuraient hypocritement sur les victimes humaines que
j’avais faites ; moi, mes pleurs contenus et glacés auraient été bien
sincères. Je me faisais pitié, j’avais de la peine pour moi mais personne ici
ne le saurait jamais. Moi, la Mort, je restais seule dans ma tristesse.
C’était une épreuve atroce que de fixer
le Grand Patron quand tout le monde souhaitait visiblement que je quitte cette
réunion au plus vite, sans fleurs ni couronnes.
Pourtant, le Grand Patron se frottait
maintenant la barbe, les yeux fixés sur les notes qu’il venait de prendre dans
son petit carnet de cuir noir.
- Ainsi tu es satisfaite de tes chiffres,
la Faucheuse ? m’a-t-il questionné sans pour autant me regarder.
Le ton sarcastique qu’il employait encore
envers moi n’annonçait rien de bon alors j’ai fait profil-bas, comme toujours.
- J’ai presque atteint mes résultats,
c’est bien non ? Même si ce qu’on me demande de faire ne plait à personne,
je donne le maximum, je…
Pour la deuxième fois au cours de la
réunion, le Grand Patron m’a coupé la parole et m’a rejoint devant le
ciel-écran.
Il a littéralement foudroyé de l’index
quelques uns de mes chiffres sanglants, comme j’avais pu dégommer les magnétoiles
de mon abruti de collègue quelques minutes auparavant. Tous mes résultats se
sont mis à fondre sur le ciel-écran à défaut d’être totalement réduits en
cendres par le Vieux tout puissant.
Moins 20 % de résultats accordés sur les
crashs en ULM, 35 % de résultats en moins sur les cirrhoses, 47 % en moins sur
les victimes de tsunamis ou d’irradiations radioactives.
Je ne voyais vraiment pas pourquoi le
Grand Patron ne voulait pas prendre en compte mes chiffres à moi. Pourquoi
cherchait-il encore à m’écraser ? Pourquoi voulait-il me surcharger encore
de travail dans les derniers mois qui restaient, en détruisant une partie non
négligeable de l’important travail que j’avais pourtant déjà abattu ?
Le Grand Patron voyait ma détresse, ma
honte et il en jouissait l’enfoiré.
Pourquoi ne pouvais-je pas obtenir ma
mutation aux enfers, là où, j’en étais sûr, on aurait su apprécier mes
talents ?
Rien à faire ! J’étais coincé ici,
avec tous ces imbéciles resplendissants. Je ne pouvais que continuer à trimer pour
eux et à souffrir en silence.
Le Grand Patron a pris un peu de recul et
a relu les nouveaux chiffres indiqués sur le ciel-écran.
- Voilà ! Tes vrais résultats la
Mort, ce sont ceux-ci ! s’est-il exclamé. Tu n’as jamais été très douée
dans l’exercice des mathématiques, ça je le sais ! Mais je pensais que tu
retiendrais au moins le paramètre de mortabilité que je t’avais pourtant
demandé de prendre en compte dans tes initiatives.
- Qu’est-ce qui ne va pas avec la
mortabilité ? j’ai bredouillé, comme une petite enfant injustement punie
pour une faute qu’elle n’a pas commise.
- Crises cardiaques, proliférations
cellulaires foudroyantes, hémorragies internes, noyades ! Tous tes
résultats, la Mort, sont basés sur des atteintes au corps ou sur des décès
cliniques bien trop faciles à obtenir. Tout ça manque cruellement
d’inspiration ! Désolé, mais tes quotas de mortabilité sont loin d’être
atteints, excuse-moi !
Mon travail. Des objectifs de plus en
plus délirants, sans raison, sans pourquoi et sans moyens. A bout, j’ai essayé
de me défendre comme j’ai pu :
- Et comment je fais, moi, pour les
atteindre ces quotas ? Hein ? Comment on fait avec les morts et les
mortes que vous ne voulez pas retenir dans mes comptes ? Vous voulez en
faire quoi ? Dites-moi ! Les ressusciter ?
J’ai été stupide de réagir ainsi et c’est
toute la colère divine qui m’est aussitôt retombée dessus. Ce que fait la Mort
n’est jamais bien et elle doit en payer le prix, toujours.
- Pour ton blasphème, je te colle un
avertissement la Faucheuse et pour ton taux de mortabilité, c’est 35 % de morts
cérébrales que je te demande de réaliser pour fin novembre !
Et
pan ! Prends ça dans ta tronche la Mort et fais avec !
Sur le moment, j’ai vraiment failli
toutes et tous les envoyer se faire voir. Ce qui pouvait bien m’arriver ensuite
n’avait vraiment aucune importance.
Au final, je suis simplement descendue de
l’estrade puis, j’ai retraversé toute la salle de réunion en gardant la tête
baissée pour rejoindre la sortie sans saluer personne.
Je pensais m’être rendue suffisamment
invisible pour me faire oublier mais non ; il a encore fallu que le Grand
Patron s’exclame à haute-voix pour définitivement m’enterrer :
- N’oublie pas la Faucheuse, hein ?
35 % de morts cérébrales ! 35 % ! Pas plus, pas moins !
J’ai fait comme si je n’avais rien
entendu et je suis partie.
J’ai marché, marché, marché longtemps,
laissant un sillage noir d’amertume derrière chacun de mes pas. J’avais besoin
de m’isoler, d’évacuer tout le stress accumulé au cours de cette affreuse
réunion et, dans la mesure du possible, de réfléchir à la prochaine stratégie à
adopter.
35 % de morts cérébrales à atteindre en
un mois. Je ne voyais vraiment pas comment j’allais m’y prendre.
M’estimant suffisamment loin de tout,
j’ai cessé de marcher et attrapé un gros bloc nuageux pour le sculpter en
fauteuil. Je me suis ensuite penchée en avant et, d’un nouveau balayage de
faux, j’ai écarté plusieurs couches cotonneuses pour me dégager une vue
aérienne et imprenable sur la Terre défilant sous mes pieds.
Je me suis assise sur le rebord de mon
nouveau fauteuil et, appuyée sur le manche de ma faux, j’ai attentivement
observé ce qui se passait en bas, bien décidée à camper ici jusqu’à trouver la
solution à mon problème de mortabilité.
Des champs, des villages et des routes
magnifiés par la douceur orangée du crépuscule. Un panorama splendide qu’auraient
sûrement adoré les Petits Anges du Grand Patron mais qui moi ne m’inspirait
guère. Récoltes contaminées aux pesticides, querelles de clochers qui s’étaient
tragiquement terminées à grands coups de fusils, carambolages en séries,
j’avais déjà fait tout le nécessaire à ce niveau-là pour tout le restant de
l’année.
Encore des routes, un massif boisé puis
une grande ville et, juste à la sortie de cette ville, un immense complexe de
bâtiments modernes pourvu d’un héliport et animé par le va et vient incessant
de fourgons ou de véhicules légers ambulanciers.
Un hôpital. D’ordinaire, l’une de mes
principales sources de rendement. Une valeur sûre.
Pourtant, ce soir là, je n’avais aucun
profit à espérer d’un lieu comme celui-là. J’avais déjà écumé tout ce qui
pouvait exister en matière de salles d’IRM, de réanimation ou de blocs
opératoires et déjà comptabilisé tous les décès provoqués dans ces services.
Aussi, je laissais défiler la ville
hospitalière. Infirmiers, internes et professeurs pouvaient être tranquilles,
je n’allais pas venir perturber leurs activités…pour cette fois.
Faire preuve d’originalité, après tant de
siècles de bons et loyaux services, je n’en étais peut-être plus du tout
capable. Pourtant, il fallait bien qu’ils soient quelque part ces 35 % de
personnes en état de mort cérébrale que le Grand Patron me réclamait.
J’en étais là, bloquée, à me demander où
débusquer les êtres humains capables de faire remonter mon taux de mortabilité
lorsqu’une voix, la dernière des voix que j’avais envie d’entendre en vérité,
me tira de mes réflexions.
- Hé ! La Mort ! C’était chaud
pour toi la réunion de tout à l’heure ! En plus, on dirait bien que ça ne
va pas être facile pour toi d’atteindre tes objectifs, pas vrai ?
L’infâme pétasse qui se tenait maintenant
devant moi, c’était la Sublime : la nouvelle assistante du Grand Patron
qui devait plus son ascension fulgurante au sein de la boite à son hallage
parfait, ses dents impeccables, son sourire de supermarché et sa taille de
sportive qu’à la moindre compétence professionnelle.
Concrètement, la Sublime n’avait pas de
fonction clairement établie, pas vraiment de responsabilités non plus ;
elle ne servait à rien, sinon à distiller une bonne dose de charme artificiel
auprès de tous les autres membres du personnel. Et dans quel but ? Pour
les captiver ? Pour que toutes et tous souhaitent lui ressembler ?
Moi, la Sublime, elle me donnait toujours
envie de vomir.
Je n’ai jamais vraiment compris comment
le Grand Patron a pu se laisser subjuguer et embobiner par une telle créature.
Quoiqu’il en soit, elle avait drôlement
bien manœuvré la Sublime. Elle savait y faire en matière de relations
publiques. Elle était devenue très vite la favorite, la privilégiée et elle
voulait que cela se sache.
Autant je me serais rabaissée devant le
Grand Patron, autant j’avais pleinement conscience qu’en termes de rhétorique et
d’intelligence globale, j’étais bien supérieure à la Sublime. Je décidais de
contre-attaquer aussitôt, pour me débarrasser d’elle au plus vite :
- Si tu allais droit au but et que tu me
disais plutôt ce que tu me veux la Sublime ?
Je n’allais pas lui demander comment elle
m’avait retrouvé. Ça, je le savais déjà ; elle n’avait eu qu’à remonter le
chemin tracé par mon sillage d’amertume.
Je supposais qu’elle allait me supplier,
en douce, de lui apporter de l’aide pour rédiger un rapport ou préparer un plan
de formation qu’elle aurait été bien incapable d’écrire toute seule.
Mais finalement, la réponse qui sortit de
sa jolie bouche siliconée fut bien plus consternante, conforme à son
image : stupide et cruelle. Sa réponse était celle d’une parvenue totalement
idiote mais intouchable ; la réponse d’une salariée sachant pertinemment
que personne ne pourra jamais rien contre elle.
- Ecoute la Mort, je voulais juste
t’annoncer que ce mois-ci, j’ai eu une prime de 400 crédits-paradis, c’est
dingue non ? Tu ne trouves pas ? ça
va me permettre de renouveler mes abonnements au spa, au club céleste de gym,
de badminton…
Il arrive un moment, dans l’existence, où
chacun d’entre nous atteint son propre seuil de tolérance à l’injustice et à
l’humiliation professionnelle. Pour moi, La Mort, ce moment était venu.
Je me suis levée d’un bond de mon fauteuil
et j’ai crachée au visage de la Sublime quelque chose comme « pauvre
écervelée », avant d’enfoncer la longue lame de ma faux à l’intersection
précise de ses deux seins refaits.
Je ne m’en étais jamais pris jusqu’alors
à un ange – c’était d’ailleurs formellement interdit par le règlement intérieur
– et je n’avais donc aucune idée de ce que mon geste fou allait déclencher.
Le sourire de petite merdeuse de la
Sublime s’est effacé, ses yeux en amande se sont pétrifiés puis
progressivement, tout son corps de déesse a viré au gris anthracite comme avait
pu le faire le ciel-écran avant elle.
En une fraction de secondes, le corps
sculptural de la Sublime était devenu son propre tombeau. Heureusement, j’avais
réussi à dégager la lame de ma faux avant que mon ennemie ne se change
entièrement en statue.
Et maintenant, je n’arrivais à me répéter
qu’une seule et même chose, à savoir que je venais certainement de réaliser la
plus grosse connerie de toute ma carrière avec l’assassinat de Kennedy.
Comme une vulgaire criminelle, j’ai
grossièrement caché le cadavre de la Sublime derrière le pan massif d’un
cumulus puis, je n’ai plus rien eu à faire sinon à attendre que le ciel ne me
tombe définitivement sur la tête. Bannissement de l’Eden, licenciement
exceptionnel pour faute grave, enfers et damnation, je m’attendais à tout sauf
à l’improbable miracle qui s’en suivit.
Le miracle, ce fut le compliment
parachuté par un Séraphin-Express trois minutes plus tard à mon attention. Le
parchemin venait tout juste d’être rédigé par le Grand Patron en personne. Et
il était écrit :
La
Faucheuse, je ne sais pas ce que tu viens de faire ni qui tu viens de
moissonner, mais ton taux de mortabilité relatif aux personnes en état de mort
cérébrale vient de grimper de 5 %. Bravo ! Continue comme ça. Et j’en
profite pour retirer tout ce que je t’ai dit au débrief ; avec toute cette
pression de fin d’année, je suis à cran.
Ce que j’avais fait, moi, je le savais
très bien. Animé par une incontrôlable colère, j’avais éliminé la Sublime et
c’était précisément cet assassinat qui venait de faire grimper mon taux de
mortabilité concernant les êtres en état de mort cérébrale.
Pourquoi le meurtre de la Sublime entrait
dans cette catégorie ?
Mystère !
En tant que créature de l’Eden, la
Sublime avait été immunisée contre tous les dérèglements du corps ;
impossible qu’elle fut la proie potentielle d’un accident vasculaire ou d’une
tumeur cérébrale. L’origine de la hausse de mon taux de mortabilité n’était pas
à chercher de ce côté là.
La raison première de mon retour en grâce
auprès du Grand Patron se trouvait ailleurs.
Pour quel motif les éminences invisibles
de l’Eden avaient décrété que la Sublime était en état de mort cérébrale ?
Qu’avait-elle eu ou qu’avait-elle fait de singulier de son vivant pour se retrouver,
à la toute fin, dans cette classification ?
Rien, justement. Elle n’avait jamais
démontré la moindre compétence pour quoi que ce soit. Sa réussite n’avait tenu
qu’à très peu de choses : à la confiance inébranlable en son pouvoir
absolu de séduction sur les autres et à son talent pour ridiculiser
sournoisement toutes celles et ceux qui n’étaient pas dans son camp.
Rien. La Sublime n’avait jamais rien eu
pour elle, raison pour laquelle j’avais pété les plombs en la traitant de quoi
déjà ? Ah, oui ! D’écervelée.
J’ai longuement soupesé le poids et
estimé l’incroyable valeur de ce mot avant de me rendre à l’évidence.
Ecervelée.
La Sublime avait été rangée dans le
tiroir des individus en état de mort cérébrale parce qu’elle avait été stupide
toute sa vie et que son cerveau n’avait jamais réellement eu à fonctionner.
J’ai retrouvé le sourire, moi, la Mort,
en mettant rapidement le tout en équation.
Stupidité cautionnée = Stupidité
renforcée = Etat de mort cérébrale = Croissance exponentielle des chiffres de
mortabilité pour la fin de l’année = Atteinte des objectifs.
Mes nouvelles cibles humaines toutes
fraiches devaient donc être des crétins, des imbéciles heureux, des idiots
confortés dans leur stupidité, des pauvres connards sur qui le reste de la
population projetait une admiration aveugle et injustifiée.
Mes victimes appartenait à cette caste
que j’avais trop laissé en paix jusqu’à présent : la caste des gens bien
vivants sur le plan biologique mais déjà morts sur le plan de la pensée et de
l’intellect.
Cette caste était impressionnante,
devenait jour après jour légions. Il fallait que j’allège la Terre de cette
plaie.
Par où commencer ? Je n’avais que
l’embarras du choix !
J’ai contemplé à nouveau le panorama
défilant sous mes pieds. Nous survolions maintenant la France et des studios de
télévision basés en Plaine Saint-Denis. Dans l’un de ces studios à ciel ouvert,
des candidats d’une émission de télé-réalité étaient enfermés depuis plusieurs
mois. Six jeunes dotés du quotient intellectuel d’une huitre, filmés jour et
nuit autour d’une piscine, cela allait me rapporter quoi ? Au bas mot, 10
% de plus de mortabilité cérébrale.
Un peu plus loin, des buildings abritant
des bureaux et parmi ces bureaux, ceux d’un siège bancaire au sein duquel un
jeune gigolo honorait la directrice commerciale avec la ferme intention de
passer en un clin d’œil du grade de stagiaire incompétent sur le point de se
faire virer à celui d’assistant. Un bouffon comme celui-là, un clone masculin
de la Sublime moissonné par mes soins représentait à coup sûr un joli bonus de
8,8 % de mortabilité supplémentaire.
Vraiment, je n’avais que l’embarras du
choix parmi mes prochaines victimes déjà en état de mort cérébrale.
Ici, une conductrice au volant d’une
Ferrari se garant sur une place réservée aux personnes en situation de
handicap.
Là, quatre types à la terrasse d’un café
sifflant des passantes et leur murmurant des obscénités.
Des hooligans en route pour un match de
football.
J’avais du boulot, beaucoup de boulot
devant moi !
J’ai repris mon apparence classique de
grand squelette drapé de noir. J’aime à penser que les humains, lorsque je
viens pour eux, sont terrifiés à l’idée de me reconnaître immédiatement dans
cet accoutrement.
Puis, j’ai plongé tout droit en direction
des studios de télévision pour glaner les candidats de télé-réalité.
Moi, la Mort, où était ma victoire ?
Dans la gigantesque pépinière de la
bêtise contemporaine.
Je regrettais juste de ne pas m’en être
aperçue plus tôt.


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